Papercuts, le webzine qui tranche
Sortie salles en France : 28 avril 2010
En créant le festival du film indépendant de Sundance en 1985, Robert
Redford, en grand ponte du marketing, avait visé juste : produire du
film bio comme on produit des pommes protégées de la mauvaise lie pour
bobos en mal de légitimité artistique. Ce cinéma, qui n'a souvent
d'indépendant que son affranchissement de toute aspérité, a l'avantage
de s'offrir facilement au spectateur (de 'Little Miss Sunshine' à
'Sideways', les exemples sont légions) sans pour autant jouer le jeu de
la surenchère. Conscient du risque, Noah Baumbach s'inscrit plus dans la
lignée d'une Kelly Reichardt (réalisatrice de 'Old Joy') que d'un Jason
Reitman ('Juno', 'Thank you for smoking',…). Des films un peu poseurs,
s'assumant comme tels, mais prompts à prendre le temps, à effleurer des
subtilités que l'efficacité « indépendante » a parfois du mal à percer.
Dans 'Greenberg', un quadra new-yorkais, dépressif, misanthrope et
égocentrique, débarque à Los Angeles dans la maison de son frère parti
en voyage au Viêt Nam avec sa petite famille (une bande d'hystériques ne
pensant qu'à la niche de leur chien asthénique). La principale réussite
du film est de ne pas se livrer à un simple démantèlement, jouissif
mais éculé, de cette « dictature de la réussite sociale ». Si la
recherche du bonheur semble se concrétiser par une belle maison bien
rangée avec piscine, des voyages à travers le monde (pour l'ouverture
sur les autres), un peu de drogues (pour rester jeune et cool) et une
réussite sociale qui se chiffre en dollars, Roger Greenberg (Ben
Stiller, assez convaincant) ne s'érige à aucun moment contre ce modèle
dont il est pourtant exclu. Mieux, son entêtement à se maintenir à
l'écart fait de lui un personnage difficile à cerner, proche de celui
incarné par Chiara Mastroianni dans le dernier film de Christophe Honoré
('Non ma flle, tu n'iras pas danser'). En refusant d'en faire un héros
romantique pêchant par excès de sensibilité, le réalisateur touche
quelque chose d'assez juste et, force de subtilité, s'éloigne des
clichés sur les personnages de désaxés. Greenberg subit plus qu'il ne
choisit – bien qu'il proclame l'inverse –, son orgueil le privant de
toute remise en cause et de la moindre dynamique. Pathétique, il l'est
jusqu'à vivre dans un passé sublimé, refusant le fossé générationnel le
séparant de cette jeunesse encore en mouvement bercée par « Mozart et
Dan Zane », là où lui n'est plus qu'une entité amorphe.
Le film échoue pourtant à rendre parfaitement tangible ce décalage entre
rêves et acceptation du quotidien. Loin de la grâce élégiaque d'un Wes
Anderson, Baumbach (co-scénariste de 'La vie aquatique' et de 'Fantastic
Mister Fox') affronte la réalité sans la distance qui traverse les
films de son camarade texan, mais assèche en retour son propos par un
paradoxal excès de subtilité. « Hurt people hurt people » lance Florence
(lumineuse Greta Gerwig) à Roger. Le spectateur, lui, sort de la salle
ni blessé, ni réellement touché par ce personnage synthétisant pourtant
nos névroses les plus refoulées.
[Thomas]









