Papercuts, le webzine qui tranche
Sortie salles en France : 7 juillet 2010
Avant de se faire voler la vedette par Oussama Ben Laden, Carlos trônait en tête des figures incontournables du terrorisme international durant les années 1970 et 1980. En transformant son triptyque de 5h30 réalisé pour la télévision en un film de 2h40, Olivier Assayas avait la lourde tâche de rendre parfaitement saillants les enjeux liant terrorisme, relations entre pays arabes, Guerre froide, et de rattacher le tout à la personnalité ambiguë de Carlos. L'exercice relevait de la gageure, même pour un cinéaste aussi chevronné qu'Assayas. Et pourtant, le film éblouit par la manière dont il saisit le jeu de dupes entre Etats, l'inclusion de Carlos dans un système qui finira par se fissurer jusqu'à anéantir le personnage dans le pathétisme le plus patent.
Car au-delà d'un regard sur la géopolitique et le terrorisme d'hier et d'aujourd'hui, Assayas focalise son attention sur l'individu Carlos, simple pion sur un échiquier dont il ne maîtrise pas les enjeux. Dépassé par des idéaux rapidement convertis en idéologies jusqu'à sombrer dans un pragmatisme grotesque, Carlos partage avec Mesrine ce culte de la personnalité qui fonde le mythe tout autant qu'il contribue à l'enterrer. La virilité triomphante des débuts – plans sur son sexe, ses fesses glabres, son torse musclé et velu, ses conquêtes féminines – n'a de sens qu'accompagnée de son corollaire : le culte de l'apparence, l'orgueil, jusqu'à une séance de liposuccion achevant le personnage dans le ridicule d'une révolution plus physique que politique. Pour incarner un personnage aussi retors, il fallait toute la puissance d'Edgar Ramirez, impressionnant de maîtrise, pas très éloigné du De Niro de 'Raging Bull'. La puissance mythique conférée au personnage semble en réalité ne recouvrir rien de concret, l'illustration parfaite étant la prise d'otages à l'OPEP, séquence haletante et pivote du film, au cours de laquelle Carlos se grime comme le Che – béret, bouc et cigare à l'appui.
Tout n'est pas parfait pour autant dans cette « version courte ». Si le nécessaire recours à l'ellipse n'entrave en rien la limpidité du récit, il peut par endroits nuire au portrait des protagonistes. Le constat d'échec dressé par chacun d'entre eux ne fonctionne ainsi qu'à moitié, l'impasse ayant été faite sur la décennie les ayant conduit à ce stade.
Cette réserve énoncée, la patte Assayas reprend le dessus et nappe le film d'un subtil voile de mystère. Les accointances avec son cinéma (le personnage pris à son propre jeu, comme dans 'Demonlover'), ses influences (la bande-son rock, convoquant pèle mêle New Order, Wire et The Feelies), ce côté transgenre et transnational (l'arabe, le français, l'allemand, l'espagnol se percutent), toutes ces hybridations font bien plus que nous stimuler : elles nous ramènent à l'essence même du cinéma, art de la synthèse et de l'ambiguïté.
[Thomas]
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