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Interviews

Manu Larcenet | L'homme aux multiples casquettes
[2007]

Manu Larcenet

Cet artiste entier, qu'est l'auteur de Bill Baroud et autre Nik Oumouk, s'est prêté au jeu de l'interview. Véritable Docteur Jekyll et Mr Hide, Manu et Larcenet changent de casquette avec agilité. L'artiste en pleine interrogation sur la vie et son art est également un homme, un père, un directeur de collection aux éditions "Les Rêveurs"... Il y a de quoi devenir schizophrène ! 

Est-ce que la phrase « Manu Larcenet ou l’homme aux multiples casquettes » te semble juste ?

J’en ai une trentaine ! Je fais vraiment une collection de casquettes en fait. J’en ai 30 dont une qui m’a été donnée par mon patron actuel et qui appartenait à un capitaine de l’armée de l’air. J’en suis très fier! Je ne plaisante pas ! Je suis un adepte de l’armée. J’aime beaucoup la discipline… (rires) Par contre, je ne la mets jamais, j’ai pas envie d’avoir la honte dans le RER.

1. Questions Musique

Qu’as-tu pensé du dernier Bad religion ' New maps of hell ' ?

Arf… C’est salaud parce que c’est le seul album que je n’ai pas aimé en fait. Je me suis un peu fait chier à cause du drôle de son new wave. Alors je ne vais pas m’acharner sur le sujet. Ça serait stupide… Bon il y a de beaux textes quand même, mais c’est mixé avec mon cul et puis je n’aime pas ce son-là ! N’insistons pas étant donné que c’est vraiment le seul que je n’aime pas !

Sinon lequel as-tu le plus apprécié ?

'Recipe for Hate' parce que j’ai découvert Bad religion avec ce disque et que ça m’a fait l’effet de Dieu qui descend du ciel et qui te dit : “Tiens tu m’as trouvé”. Et j’ai trouvé le punk rock ce jour-là ! J’étais assez content. C’est un disque que je peux encore écouter aujourd’hui sans me faire chier plus que de raison, même le son n’a pas vieilli. Il n’y en a pas beaucoup (rires)

Que représente NOFX pour toi ?

Pour moi c’est vraiment le pendant de Bad religion. Autant BR peut être sérieux et pas drôle du tout autant NOFX peut faire tout aussi du punk rock. C’est ça qui est marrant avec ce mouvement, c’est qu’on peut très bien aller de NOFX à BR sans que ce soit contradictoire. Il existe très peu de mouvements musicaux où tu peux te balader de l’un à l’autre. Regarde le Rap, ceux qui font du rap rigolo on ne peut pas dire que ce soient les plus intéressants. Il y a peu de styles comme le punk rock qui peuvent rivaliser avec l’humour. Et il y a peu de musiques dans lesquelles on peut faire de l’humour sans avoir l’air de gros cons.

Quelle place occupent le punk et la musique dans ta vie et ton œuvre ?

Dans la vie de moins en moins parce qu’en vieillissant je découvre d’autres choses. Dans mon œuvre, c’est peut-être plus dans la manière de pratiquer les relations avec les gens c’est là où ça a le plus de résonance c’est pas dans mes bouquins que c’est vraiment très important. Par contre oui dans la manière d’aborder les gens pour éviter le trop de compromis. C’est un peu ça que j’ai retenu dans le mouvement punk rock.
C’était le mélange californien qui me plaisait bien et aussi tout ce qui venait de l’underground qui m’amusait assez. Avoir le contrôle de ce que l’on faisait.

Et aujourd’hui tu écoutes plutôt quel style ?

Je me suis récemment converti à la musique classique que je ne connaissais pas du tout. Donc j’ai téléchargé en masse et je me suis mis à retrouver un peu les mêmes émotions que dans le punk rock : des choses très belles, très douces et d’autres très rudes… je fais pas vraiment de différences en fait à part les instruments tu vois qui sont moins modernes, mais on retrouve les mêmes énergies.

Côtoies-tu toujours les membres de ton groupe de rock « Rock 46 » ?

Il y a erreur. Rock 46 n'était pas un groupe mais un fantasme de môme de quatrième. Le vrai groupe a été "ze zobbies", bien plus tard.
C’est pas nécessaire d’en parler ! Justement, je suis parti parce que je ne les supportais plus. J’ai eu beaucoup de problèmes avec la notion même de groupe. C’est un truc qui m’a passionné longtemps et puis au bout d’un moment qui ne me plaisait plus tant que ça. Après j’ai voulu faire mon truc dans mon coin tranquille. Devoir jongler entre les egos des uns et les désirs des autres et faire qu'avec le mien. C’est absolument égoïste.

C’est encore le fait de faire des compromis qui te pesait ?

Voilà c’est-à-dire qu’au bout d’un moment faire des compromis, ça va bien ! (rires)

Est-ce qu’il t’arrive de reprendre ta guitare et pousser la chansonnette pour ta fille par exemple ?

J’étais pas du tout un très bon chanteur. Il fallait beaucoup de pratique pour pouvoir chanter juste et en rythme. Donc ça j’ai complètement perdu. La guitare par contre je continue. Ça m’amuse parce c’est un passe-temps. Mais le chant : c’était pour rire ! C’était bien à l’époque, mais bon il faut pratiquer régulièrement.

2. Les questions perso

Entre ville et campagne, ton cœur ne balance plus. Tu as opté pour la campagne. Est-ce une manière d’affirmer une certaine misanthropie ?

Maintenant oui ! Quand j’ai déménagé non c’était un pur hasard de la vie. J’étais même assez emmerdé de m’en aller. Mais maintenant, je hais la Terre entière (rires). Je suis un vrai ours… non, ce n’est pas vrai ce que je dis je ne hais pas la Terre entière, j’aime beaucoup les gens. C’est juste qu’avant j’étais plein d’espoir et aujourd’hui beaucoup moins. C’est bien d’être seul. J’aime bien le mot « misanthropie », beaucoup plus qu’avant.

Qu’est-ce qui te fait rêver ? Qu’est-ce qui te fait râler ?

Tout me fait râler ! Il n’y a pas de sujet qui ne soit pas propice à râler. Éventuellement, la poésie et encore.
Ce qui me fait rêver aujourd’hui c’est la poésie. Il n’y a vraiment plus que ça maintenant. J’entends par poésie : la manière d’altérer le monde pour qu’il rentre dans une démarche artistique. La vérité est insupportable si elle n’est pas une structure de fiction, de poésie…

Qu’as-tu ressenti à l’annonce de la fin du service militaire ? Il me semble que ce fut une expérience douloureuse et traumatisante. Eprouves-tu de la haine ou de la colère encore aujourd’hui ?

De la colère ! La haine disparaît avec le temps contrairement aux traumatismes. Je me souviens avoir été très en colère face à la médiatisation de l’annonce. Tu vas voir dans 50 ans de la même manière que pour des guerres comme celle d’Algérie où on a dit « on a vraiment été des enculés », un mec va ressortir un mini scandale. En attendant, tous les mecs qui sont morts seront oubliés. Finalement, j’ai été très en colère que ça s’arrête parce que justement c’était une manière de ne plus jamais en parler. J’étais content pour ceux qui n’avaient pas à le passer, mais que plus jamais personne n’en parle, à part dans les bistros après le match de rugby m’a mis en colère. En même temps c’est des petites misères… Mais quand même des misères. Je me souviens de l’année quand j’y étais, trois sont morts sur l’ensemble de la France dans des marches forcées. Voilà des choses dont on ne parlait pas beaucoup à l’époque, c’est définitivement oublié. Le fait d’avoir médiatisé la chose, ça montre bien à quel point on oublie volontiers tout ça.

Quel genre de père es-tu ?

Je suis un très mauvais père ! J’adore jouer avec mes enfants et je déteste faire autre chose (rires). C’est nul parce que ça veut dire que ma femme est chargée de tout ce qui est chiant. C’est pas très bien et pas très équilibré mais j’avoue que j’ai tellement de mal avec l’autorité que je n’arrive pas ou peu à me faire écouter de mes enfants. On passe de très bons moments, mais ce n’est pas évident de leur donner des limites sur ce qui est bien et mal. Il y a encore 20 ans, c’était le rôle du père de donner les lignes de vie, mais je suis tellement paumé que je ne peux pas me permettre. Par contre, on s’amuse bien!

Et quel genre de père ne veux-tu pas être ?

Si je ne jouais pas avec mes mômes, je serais vraiment le pire des pères.

3. Questions BD

Quelles sont tes influences ou mentors ?

Des influences, j’en ai des caisses, mais les plus évidentes sont : Blutch, Goossens, Ferri, Franquin, F’murr, Gotlib… À partir du moment où j’ai commencé à lire de la BD donc vers 10 ans, j’ai pris chaque auteur comme influence. Des mentors, je n’en ai pas vraiment. Par contre dès que cela touchait à l’humour, ces auteurs devenaient des influences. Le reste ne m’intéressait que moyennement. Je m’en suis nourri sans scrupules. Maintenant, c’est très à la mode de parler de plagiat ! Pendant très longtemps, je n’ai fait que ça et même encore maintenant. Si quelque chose me plaît, je n’ai pas de scrupule à m’en imprégner, à le copier ou à le distordre pour recoller à mon univers. C’est ce qui m’oppose à certains de mes contemporains qui ont un sens moral datant un peu à mon goût. Forcément on ne peut pas s’entendre là-dessus.

Quel regard portes-tu sur le salon d’Angoulême et le monde de la critique ?

Je n’aime pas le monde de la critique. Il faut dire les choses comme elles sont je n’aime pas me faire critiquer par des gens qui ne dessinent pas ! J’ai jamais pu expliquer raisonnablement pourquoi mais j’ai du mal à comprendre leur manière de faire. Souvent ils opposent des arguments d’artistes alors qu’ils n’en sont pas ! Donc je vois aucune légitimité dans leur critique. S’ils opposaient des arguments de lecteur ou de consommateur cela me paraîtrait plus juste. Il ne faut pas qu’ils viennent me faire chier avec des arguments d’artistes, d’écrivains, de dessinateurs, de coloristes alors qu’ils n'y connaissent que dalle. Paradoxalement je n’ai jamais autant appris qu’avec de bons critiques ! Il y en a deux ou trois qui m’ont montré des choses dont je n’avais pas pris conscience, alors que la plupart exposent des choses avec des prétentions qui sont au-dessus de leurs moyens. Tout le monde trouve que je suis méchant alors que non. Je trouve juste qu’il y a quelque chose de malhonnête à réduire le travail d’un an à trois lignes. J’avais eu un débat avec un critique, que je n’aimais pas tellement, et il trouvait absolument stupide que je lui demande de faire 48 pages pour 48 des miennes. Et je ne vois pas en quoi c’était stupide ! Je leur demande un travail intense de la même manière que moi je m’impose ce travail. Peu importe qu’il soit d’accord ou pas avec moi et qu’il détruise ou encense mon livre. À partir du moment où c’est un vrai travail d’élaboration qui a un sens je suis ravi. Mais ça se passe très rarement comme ça !
J’adore Angoulême ! C’est l’occasion de voir tous mes copains. Sinon je n’ai pas vraiment d’opinion sur le sujet. C’est une machine à dédicacer et je n’ai pas une passion spéciale pour ça ! Mais c’est con de cracher sur un évènement où l’on se retrouve tous ! Ah bah moi j’ai eu ce pot-là en plus. C’est incroyable d’être primé. C’était d’autant plus la fête que j’ai bu plus de champagne gratuit (rires).

Comment tu te situes dans le paysage de la BD aujourd’hui ?

C’est vachement compliqué comme question ! Jean-Christophe Menu avait dit un truc assez juste, même s’il ne l’a pas dit de manière très gentille. Il avait dit que j’étais un vulgarisateur ! J’aime bien ce terme-là en fait ! La BD dans laquelle je me sens bien c’est la BD « grand public ». De la même manière qu’en peinture ou en sculpture, je n’aime pas l’intelligentsia et l’élitisme. La BD est avant tout un art populaire contrairement à ce que certains éditeurs et certains underground veulent faire penser en ce moment. Ce n’est pas un art qu’on met dans les galeries pour les esthètes. C’est un art pour les gens. J’étais très content d’être en vente à Auchan. Mon obsession est de parler à tous et de toucher le plus largement possible, pas tant pour avoir un maximum de pognon mais simplement pour être entendu par un maximum de gens. Cela ne m’intéresse pas d’être entendu des gens des Beaux-Arts. Ce n’est même pas une attitude de snobisme de ma part, cela ne m’a jamais attiré et ce n’est pas maintenant que cela va commencer ! On fait des choses magnifiques pour certains d’entre nous, mais en même temps c’est que de la bande dessinée, il faut arrêter il n’y a pas de Picasso par chez nous. Aucun qui ait révolutionné l’Histoire de l’Art. Contentons-nous de faire des belles choses pour tout le monde c’est le but premier de la bande dessinée.

Sur le site de Fluide Glacial, on peut lire, sous la rubrique « contact », que tu as dormi devant la porte des bureaux pendant deux semaines et que tu es reparti bredouille. Ce qui ne t’a pas empêché de continuer à envoyer des projets par la poste. Est-ce vraiment de cette manière que se sont déroulées les choses ?

C’est vraiment pipo ce qu’ils racontent ! C’est à moitié vrai dans la mesure où je n’ai jamais eu le courage d’aller aux locaux, jamais j’aurais osé montrer mes planches en personne ! Ce qui est vrai c’est que depuis l’âge de 12 ans, chaque année je faisais un jeu de 6 ou 7 photocopies de tout ce que j’avais fait dans l’année, c’était un capharnaüm monstre, et j’envoyais ça à tous les éditeurs ! Et 10 ans après, Fluide a commencé à répondre ! Ils mentent effrontément, je n’aurais jamais osé me présenter. C’est vrai que je les ai saoulés chaque année avec un dossier immonde et indigeste.

Et quels souvenirs gardes-tu de cette époque ?

Je ne garde pas un souvenir impérissable de ce que j’ai fait à Fluide, par contre les rencontres que j’ai pu y faire sont mémorables, surtout quand tu viens de rien ! Travailler avec Edika ou Goossens c’est quand même géant ! C’était formateur d’une manière magnifique, mais, avec le recul, c’était de la formation, surtout quand je regarde les albums maintenant… Cela fout la honte (rires). Mais en même temps, c’était une belle manière d’être formé. Maintenant les mômes sont obligés d’arriver avec un album tout fait. Moi quand je suis arrivé j’avais que dalle et c’est vrai que ça pouvait se construire à l’époque, maintenant c’est plus difficile ! J’ai eu cette chance de construire sur pratiquement 10 ans. C’était la plus belle formation qu’on puisse rêver ! Quand en plus j’avais l’écho de personnes autres que mon éditeur direct, cela faisait d’autant plus réfléchir. En même temps, je n’étais jamais en repos. Il fallait toujours évoluer, c’est ça qui était vachement bien.

C’est un peu comme un rêve de gosse qui s’est réalisé ?

Bien plus que ça ! Je me serais bien fait chier dans la vie si Fluide ne m’avait pas pris. Tout cela a participé à faire de ma vie une vie sympa quand même ! C’est magnifique surtout qu’aujourd’hui faire de sa passion un métier et bien en vivre c’est quand même inespéré par les temps qui courent ! Il y a deux siècles pourquoi pas, mais maintenant les moyens sont tellement nombreux et tellement de choses ont été faites, que c’est impossible d’arriver avec quelque chose de totalement nouveau en une seule fois. J’ai eu cette chance de faire partie de la dernière génération à être formée par la presse.

D’auteur-illustrateur « grand-public », tu passes très volontiers à une démarche plus expérimentale. Comment y arrives-tu et qu’est-ce qui fait de toi un auteur malgré tout accessible ? Personnellement je trouve que l’album « Ligne de front » illustre bien ces deux « penchants » si je puis dire !

Ce que j’adore par-dessus tout en bande dessinée, c’est la narration et la technique de narration. Comment est-ce qu’on passe d’une scène à une autre ? Comment est-ce que je vais faire passer un silence ou une émotion ? C’est ce qui me passionne le plus ! Je pense que si je devais avoir un atout, ce serait celui de pouvoir parler aux gens. Pour tout le reste, je ne suis pas très doué. Par exemple en dessin, je ne suis pas très bon. Je tends à m’améliorer avec le temps, mais je n’ai jamais été un dessinateur exceptionnel…

Tu as quand même un style bien à toi !

Même pas parce que ça change d’un album à un autre. Je ne suis jamais fixé. En fait, globalement, tout cela ne m’intéresse pas des masses… Je suppose que tu fais allusion aux livres parus chez les Rêveurs qui sont, en apparence, différents de ce que je fais pour le grand public ? En fait, ce n’est pas si différent. Peut-être que, pour le lecteur, c’est différent, mais pour moi c’est juste le contre point ou l’aboutissement. Je n’aurais jamais fait « le Combat ordinaire » si je n’avais pas fait de livres chez les Rêveurs. Et inversement, si je n’en avais pas fait chez Fluide, je n’aurais rien fait chez les Rêveurs ! Tout se nourrit l’un de l’autre. Je suis resté un peu bloqué à l’école : un cours de couleurs, un cours de dessin, un cours de nu, d’architecture… Tout cela me passionnait vraiment, et avec l’âge, je n’ai pas tellement changé d’optique. Changer de discipline me passionne tout autant que de changer de langage aussi mais le but est toujours le même : celui d’être lu le plus facilement possible. Alors, des fois, c’est complètement foiré, et d’autres fois non… mais le but ultime c’est quand même celui d’être lu le plus facilement possible !

Comment est né « Le combat ordinaire » ? La sortie du quatrième tome est prévue en mars 2008 si je ne me trompe pas.

Je ne me souviens plus très bien en fait ! Je sais que je l’avais proposé à Fluide d’abord et qu’ils n’en avaient pas voulu. Ensuite, je l’ai proposé à Dupuis qui m’a aussi répondu par la négative. Mais pourquoi est-ce que j’ai fait « Le combat ordinaire » je ne m’en souviens plus du tout !
Ah si ! C’était mon premier album d’une seule histoire de 48 pages en tant que scénariste-dessinateur. Avant j’avais toujours fait des recueils chez Fluide ou alors des choses courtes chez Les Rêveurs. J’avais envie de me lancer dans quelque chose de plus long. J’avais prévu 4 tomes, une grande histoire et je voulais me lancer pour voir ce que cela faisait. C’était plus pour changer. À Fluide, on grille vite fait ses cartouches parce que c’est 6 pages par mois et finalement avec ces 6 pages tu peux faire quasiment un album si l’histoire est bonne. J’ai donc voulu prendre du temps, du silence, le temps de raconter des choses. L’idée partait de là, au tout début !

Est-ce que tu y as mis plus de choses personnelles dans cet album ?

Pas plus ! Je mets toujours beaucoup de moi-même dans tous mes albums. On croit souvent que, parce que c’est mieux écrit que d’autres albums, c'est forcément autobiographique. Ce n’est pas vrai du tout ! Même les travaux les plus stupides, que j’avais fait chez Fluide portaient des éléments très autobiographiques dans les thèmes ou la manière d’aborder les choses.

J’ai lu dans une interview que tu « reprochais » à la BD « franco-belge » sa manière outrancière de représenter les expressions des personnages. Et que tu préférais donc une approche minimaliste.

En fait, j’ai dû mal m’exprimer à ce moment-là ! Je trouve qu’il est difficile avec les codes de la BD « franco-belge » traditionnelle de faire passer des émotions sans tomber dans la caricature. J’en parle d’autant plus ouvertement que c’est mon domaine. Je suis fait de la BD « franco-belge » il n’y a aucun doute là-dessus. Je ne fais absolument pas de l’underground. Je ne suis pas, pour l’instant, influencé par les manga, ni par les comics. C’est plus difficile de faire passer des émotions avec le système des « gros nez » qu’avec un dessin plus réaliste. Mais je ne me plaignais pas en fait. J’ai fini par trouver petit à petit comment faire. À cette époque-là, l’interview remonte à un moment, j’avais du mal à me dépêtrer de ces codes ou du moins à les utiliser pour autre chose que de la caricature. Je l’ai découvert aussi grâce au manga ! J’en ai lu pas mal et je me suis rendu compte qu’ils prenaient le temps. C’était ce qui manquait dans la BD « franco-belge ». Comme il y avait beaucoup de scénaristes, il y avait beaucoup de textes. C’est le problème du scénariste, il en met à toutes les cases, à toutes les pages et l’on ne se repose jamais. Or dans la vie, il y a beaucoup plus de moments de silence que de moments de parlotte. Alors, si on veut « reproduire » la vie, il faut apprendre à l’observer un peu. Finalement, la BD « franco-belge » n’était pas la plus facile pour apprendre la vie.

Justement ma question précédente me conduisait à te demander ce que tu pensais du manga ? Notamment au niveau de la représentation des expressions qui peut parfois être « too much ».

Pour moi il y a deux côtés dans le manga : un qui me passionne et un qui me refroidit. J’ai du mal adhérer à l’idée que ce soit un studio qui crée un manga : un qui encre, trois qui font les décors… J’ai du mal à me sentir concerné par ce genre de démarche. Par contre, en en lisant, j’ai découvert qu’il y avait des mecs qui arrivaient à faire souffler le vent sur une case, qui prenaient le temps de montrer que le jour tombait, que les saisons changeaient. Je n’avais jamais vu cela avant ! Dans la BD « franco-belge » que je lisais, c’était de manière très elliptique et un peu grossier. En découvrant le manga, on peut dire que j’ai découvert le silence ! En même temps, c’est dans leur culture. Un vrai choc ! Même dans « Akira », qui est le premier manga que j’ai lu et que j’ai adoré, pour plusieurs raisons, parce que c’est un peu punk-rock et surtout parce qu’il y a des moments où l'on fait autre chose que parler ou se battre. Il y a de très longues scènes où on ne fait que regarder les choses !
En revanche, je suis très partagé parce que je n’aime pas ce côté froid. Je trouve qu’il y a moins de variété graphique chez eux que chez nous, même si les puristes disent le contraire ! En même temps, je ne suis pas un spécialiste ! En tout cas, le fait de voir des livres de plus de 200 pages en noir et blanc, qui est ma prédilection à la base, fait qu’ils ont un temps d’avance sur nous. En France, on est habitué au luxe, au beau papier, à l’impression en quadri, faut payer ça cher, faut que ce soit un objet de luxe qu’on met dans une bibliothèque. J’en ai peut-être pas lu assez pour en voir la diversité et puis personne ne m’a guidé… Par exemple le dessin de Taniguchi me gonfle au plus haut point, mais il est quand même génial.

Qu’est-ce qui te gonfle en fait dans son dessin ?

C’est froid, raide, sans cœur. Le geste a été supprimé. Or ce que j’aime c’est Reiser, Sempé qui ont plus le souci du geste que de la rigueur anatomique. Pourtant, cela m’a passionné… j’aurais du mal à l’expliquer !

Et si une de tes BD était adaptée à l’écran ? Selon toi, laquelle s'y prête le mieux ?


En film, je ne pense pas que cela marche. En ce moment, c’est la mode. Il y a plein de gens qui veulent adapter « Le combat ordinaire » ! Pour l’instant je ne suis pas pour, parce que je ne crois pas que ça puisse rendre quelque chose et que ça puisse marcher. Je ne pense pas que l’émotion en bande dessinée soit traduisible en film. Alors, il y a l’alternative du dessin animé qui est peut-être plus proche de mon esprit. Je n’ai pas vu le dessin animé de Satrapi, mais il paraît qu’il est vachement bien. Je suppose qu’elle a trouvé un pont entre la bande dessinée et l’audiovisuel. En plus, mes perso ont des gros nez et des attitudes caricaturales. Tu ne peux pas faire lever les bras à un acteur et dire « Georges » ! (rires)
Je ne pense pas que ce soit adaptable et puis je n’en ai pas envie. C’est un travail d’équipe le cinéma et je ne suis pas apte à travailler en équipe !

J’avais oublié la misanthropie !

(Rires) Cela me paraîtrait très bizarre de parler avec trois mecs différents de la même chose qui vont chacun me donner leurs idées et au final ça serait une œuvre collective. Alors c’est très bien, j’ai rien contre les œuvres collectives mais à ce moment là qu’ils fassent la leur et qu’ils lâchent la mienne ! Il y a quelque chose d’incompatible dans l’adaptation ! En même temps, si Miyazaki venait sonner à ma porte et me disait « dis donc vieux j’ai lu ça que t’as fait qu’est génial ! » je lui laisse tout. C’est un maître et j’ai confiance. Maintenant un mec que je ne connais pas, dont je ne connais pas les films ou dont je n’apprécie pas les films, je n’ai aucune raison de travailler avec lui. Ça serait stupide de se forcer à faire ça. Mais bon, si Miyazaki débarque chez moi, mets le bien, il n’y a pas de problème ! (rires) pareil pour le mec qui a fait « Mes voisins les Yamada » c’est quand il veut ! Je lui laisse les droits, je ne demande pas à voir. Parce que « Mes voisins les Yamada » c’est une claque monstrueuse ! Si les gens arrivaient avec cette volonté-là : partir de mes livres pour en faire quelque chose de plus personnel, je les laisserais évidemment faire sans rien demander. Malheureusement ce n’est pas le cas !

Si adaptation il devait y avoir, ce serait du dessin animé ?

Oui. Je pense que la seule chose qui soit adaptable dans ce qu’on a fait avec Ferri c’est « Le retour à la terre ». Dans le format des Yamada des petites saynètes d’une à deux minutes, avec un plan fixe et des personnages qui ont une vraie gueule, cela pourrait vraiment bien donner. Maintenant, je ne suis pas sûr qu’il y ait un public pour ça. Mais artistiquement, c’est la seule chose qui serait faisable.

On va passer à ta casquette de directeur de collection ? (rires)
Comment se passe ce travail pour les éditions « Les rêveurs de runes » ?


C’est une casquette usurpée celle-là ! (rires) « Les Rêveurs », avant d’être une maison d’édition, était un fanzine de jeu de rôles que j’ai méchamment dévié de son origine avec LE père fondateur Nicolas Lebedel. On s’est mis à l’édition de bande dessinée à la place du fanzine de jeu de rôles. Au début, on s’était dit que lui s’occuperait de l’administratif et des impressions et que je m’occuperais des collections. Mais en fait c’est du pipo ! En vrai je m’occupe de la maquette, de donner vaguement mon avis sur les choix. En général, on est d’accord avec Nico. On fait rarement un projet quand un de nous deux n’est pas d’accord. Mais c’est quand même lui le vrai boss. Je me contente de mon rôle de graphiste avec grand plaisir. J’ai tâté des conflits avec les libraires et des questions de pognon, de rémunération, de contrats avec toutes ces merdes-là et franchement ce n’est pas drôle ! (rires) Je n’ai pas la fibre pour ça ! J’essaie de rendre les livres les plus beaux possibles en choisissant le papier, les couleurs et de monter le tout pour que ce soit clean. De faire des beaux livres en somme ! Je n’ai pas un rôle d’éditeur du tout finalement. Mais c’est quand même un sacré boulot. Il y a des moments où je m’amuse et d’autres où je me fais bien chier. Au final, ça vaut le coup quand les livres sont dans ma bibliothèque. Je crois que je suis plus fier des livres que je produis que des livres que je fais. Manier le livre, les dessins des autres c’est vachement plaisant ! C’est même gratifiant !

Quels propos ou demandes estimes-tu intolérables de la part d’un éditeur ?

Il y en a plein ! Je suis extrêmement sensible à la critique. Je déteste qu’on mette le doigt sur un défaut même si c’est vrai. En même temps, je ne suis pas le mieux placé pour en parler. J’ai connu un vrai éditeur qui m’a passionné, c’était Guy Vidal, avec qui j’ai fait mes premiers pas chez Dargaud et qui est malheureusement décédé l’année suivante. Il était capable de faire le livre avec toi. Alors je ne saurais pas dire ce que je n’aime pas chez les éditeurs. Par contre, j’aime l’éditeur qu’était Vidal. Il faisait le livre avec moi, sans qu’à aucun moment, il ne me censure ou que j’aie des problèmes d’autorité avec lui : c’est le miracle ! D’ailleurs, le premier « Combat ordinaire » a été fait de cette manière. Je l’ai toujours dit, mais personne ne l’a jamais relevé : ce n’est pas seulement mon livre , on l’a vraiment fait à trois avec mon frère pour les couleurs et avec Guy Vidal parce qu’il l’a supervisé d’un bout à l’autre. À de nombreux moments, j’ai failli arrêter. Il m’appelait tous les jours pour savoir où j’en étais et me donnait son avis. Aujourd’hui, si quelqu’un faisait la même chose sans sa légitimité, ça me ferait chier ! Finalement, tout ce que je pourrais dire à ce sujet serait faussé car toujours mis en rapport avec moi surtout que je suis vraiment tatillon là-dessus. Les éditeurs font plein de choses qui font chier. Avec les stickers par exemple, mais en même temps ils t’expliquent que c’est pour le bien du livre. Alors au bout d’un moment je préfère lâcher prise. Je fais mon livre et après ils se démerdent ! Tu es obligé de faire un choix.

Je suppose qu’en tant qu’éditeur de collection tu es amené à être en relation avec les auteurs ou les illustrateurs, alors qu’est-ce que tu t’interdis de faire ou de dire ?

Je suis pas un très bon éditeur. Je ne les suis pas beaucoup. Je suis un peu con parce que le peu de fois où je me suis occupé d’un bouquin d’un bout à l’autre, sans que ce soit Nico qui le fasse. Je n’ai jamais rien dit même quand je voyais que ça ne me plaisait pas ou que je n’aimais pas. J’aurais pu me prévaloir de quoi pour dire : « Dis-donc mon vieux, tu ne crois pas qu’à cet endroit, on lit mal ». En général, les mecs viennent avec un projet pour lequel on a un coup de cœur et qu’il faut quand même faire même s’il s’avère raté. Je n’ai aucune légitimité pour faire ce qu’a fait Guy Vidal avec moi ! Je ne peux pas dire aux gens ce qu’ils ne peuvent pas faire, donc je suis un très mauvais éditeur dans tout les sens du terme. Mais vraiment ! Par contre, j’aime bien mon métier de graphiste au sein des « Rêveurs » ! Habiller leur livre, essayer de pratiquer des « blancs tournant », des formats, etc. C’est là où je me sens le mieux.

Tu as fait de la peinture, je crois, est-ce totalement terminé aujourd’hui ou t’arrive-t-il de reprendre le pinceau ?


Non. Quand j’ai découvert le dessin, je me suis rendu compte à quel point j’étais mauvais en peinture. Le dessin est un art vraiment pointu qui n’était pas considéré comme tel jusqu’au XIXe siècle. Je suis très mauvais en peinture, couleur, matière… Je suis vraiment une bille. Je n’ai aucun esprit de couleur ! Et le but suprême dans la peinture c’est quand même d’arriver à rendre la couleur. Je suis vraiment passionné par le dessin et plus du tout par les problèmes de couleurs et de représentations du monde autres que par le trait.

Quels sont les peintres qui te touchent le plus ?


Cézane, Matis, Bonnard, Van Gogh, Gauguin… je suis plutôt impressionniste ! L’art moderne m’a passionné sur d’autres plans que sur le plan purement affectif. Les impressionnistes ont tellement fait pour les images que nous voyons aujourd’hui et dont nous sommes marqués sans le savoir que pour le coup c’est la vraie génération des génies, après la Renaissance ! Ils ont tout remis en question pour faire ce que nous voyons maintenant sur les affiches dans le métro. Le fait que la peinture ne soit plus tournée vers Dieu fut un vrai changement. On parle toujours des impressionnistes pour leurs beaux paysages, mais c’est tellement plus. C’est quand même l’arrêt de l’Art au service de la religion ! Ce serait bien de s’en rappeler une fois de temps en temps. (rires)

C’est un peu ce que tu as voulu faire passer dans le titre « Ligne de front » de la série 'Une aventure rocambolesque de…' ?

Ouais, ce n’est pas si éloigné de cela, tu as raison. Il y avait l’envie de faire s’affronter l’art et le monde, de montrer que l’un est plus intéressant que l’autre ! Je m’étais particulièrement investi pour l’écriture ! Mais je ne l’ai jamais relu, du coup, je ne sais plus trop bien si je l’aime encore ! En tout cas, je me rappelle avoir été plus détendu sur le sujet.

Je trouve qu’elle résume bien ce que tu peux faire chez « Les rêveurs de runes » et dans tes albums plus « grand public » !

Cet album était un peu une passerelle, un trait d’union entre les « Rêveurs » et un langage plus large. Après coup je me dis que j’aurais dû choisir une autre guerre parce que l’album a souffert de la comparaison avec Tardi qui l’avait fait d’une manière magistrale. Il a su montrer cette guerre-là beaucoup plus intensément. Un jour, je reviendrai là-dessus, parce que 48 pages, ce n’était pas assez. J’aurais aimé faire plus et puis c’est vrai que c’était dans le cadre d’une série donc j’ai laissé tombé, mais j’y reviendrai parce que c’est un thème qui mérite plus que ça.

Est-il possible qu’un jour tu décides de te lancer dans une nouvelle expérience qui implique que tu cesses la BD ?

Si je devais complètement arrêter la bande dessinée, le dessin et l’écriture ce serait pour ne faire que de la psychanalyse ! C’est la seule chose qui pourrait me faire arrêter, je pense. Le pire serait de découvrir que je fais cela pour des raisons compulsives ou de solitude. L’analyse est vraiment quelque chose de passionnant. C’est une véritable aventure ! Au début, ce n’est que pour se sentir mieux et après ce n’est que pour mener une réflexion. C’est une aventure assez comparable, dans l’intensité, à la bande dessiné, au dessin ou à l’art ! Je trouve que tout ceci est tellement cérébral.

Quelle est la dernière BD que tu aies lu ? Qu’en as-tu pensé ?


La dernière que j’ai lu et qui m’a marqué outrageusement, c’est la bd d’un pote, alors évidemment c’est toujours très délicat. Il s’agit de « Football, football » de Guillaume Bouzard. Et alors lui, il m’éclate. Bouzard c’est une de mes idoles parce qu’il est drôle et des gens drôles, autant il y en avait dans les années 70 avec Reiser et compagnie, autant maintenant il n’y en a pas des caisses et lui est hilarant ! Pareil, son autobiographie chez Six pieds sous terre « The autobiography of me too », c’est le paradis ! Ce mec dessine, à l’inverse des manga, avec une telle sensibilité que cela en devient charmant. Son propos est toujours hilarant, à chaque phrase. C’est un pur plaisir ! J’en ai lu d’autres, mais qui m’ont fait chier. Cela me fait souvent chier quand les gens s’ajoutent des contraintes. Par exemple, quand les auteurs font des « bd de genre » juste pour la forme : faire un western pour faire un western ! En général, tout ce qui touche aux inspecteurs des impôts qui poursuivent dans les couloirs avec des pistolets, c’est pas gentil pour Dargaud qui en publie quelques-uns, c’est pas ma tasse de thé même si je comprends que les mômes ça les amuse parfois. Je n’ai pas de mépris, c’est pas mon truc. Avec Ferri, on se dit souvent « Allez soyons immodestes et disons-nous que nous ne faisons tout simplement pas la même chose ». Je ne veux pas dire qu’on est forcément meilleurs. Cela veut juste dire qu’on ne peut pas se reconnaître dans du policier… c’est tellement loin de la vie. C’est chiant qu’il y ait toujours des héros ! Je suis plutôt pour montrer la vie avec le temps qui passe, avec des questionnements qui ne soient pas que de l’ordre de l’instant présent et un peu plus pointus que « combien je gagne » et « pourquoi je me suis fait enfler par un type avec un pistolet (rires).

4. Questions Internet

Qu’est-ce que t’inspire le web, ses communautés, ses zines et ses blogs ?


J’ai une relation très difficile avec le net parce que je ne me suis jamais fait autant descendre que sur le net. J’étais un habitué des forums de bande dessinée jusqu’à ce que je me fasse allumer. Je me suis alors rendu compte d’un truc horrible : j’ai répondu ! J’ai essayé d’argumenter exactement comme en analyse, c’est-à-dire que j’ai pris les critiques et les ai passées en revue. J’ai tenté d’expliquer où ils avaient raison et tort et là je suis tombé sur une meute et à chaque fois cela s’est passé de cette manière. Du coup, je me suis fait bannir de plus ou moins tous les sites quand je leur ai demandé d’arrêter de parler de moi, parce que je n’en pouvais plus, c’était insupportable. C’est exactement la même chose avec les critiques. Un type qui s’appelle « Zobi 184 » va se permettre de dire que par exemple j’ai une « sentimentale déficiente », je me rappelle encore du terme ! (rires) Et il n’y a qu’Internet qui le permette. C’est dû à cet anonymat que tout le monde chérit… Moi j’y vais avec mon nom, mon prénom du coup ça fait un peu chier de ne pas être à égalité avec ces gens. Par contre, je suis client de cette la liberté totale ! Sur mon blog, je fais absolument tout ce que je veux, j’allume qui je veux. En fait, je fais ce que je reproche aux autres ! Tu vois à quel point je ne suis pas très net là-dessus (rires). C’est bon de poster quelque chose sans se soucier de qui que ce soit, éditeur, lecteur… Finalement ce sont ces deux côtés extrêmes qui rendent les gens extrêmes autant dans la gentillesse que dans la méchanceté. Ce qui me dérange le plus c’est que l’extrême est rendu possible par l’anonymat. En même temps, je trouve cela magnifique l’aspect extrême notamment de gens qui font des blogs pour raconter leur sexualité de manière rude et jamais je n’aurais pensé lire et être passionné par cela un jour. A côté de cela tu as des sites de skinhead, d’extrême droite où tu peux lire des atrocités qui ne pourraient pas être publiées.

Et ton blog « épais et tordu » ? Pourquoi ce nom ? Qu’entends-tu par « épais et tordu » ?

Je voulais deux mots qui me résument ! J’ai cherché très longtemps après l’avant-dernier blog qui s’appelait « Temps perdu » ! Je me suis rendu compte que ce blog était devenu quelque chose d’artistique par forcément très cohérent mais je ne le fais pas par-dessus la jambe pour dire « J’ai mangé un sandwich aux rillettes aujourd’hui. Du coup l’appeler « Temps perdu » n’était plus approprié. J’ai mis longtemps à trouver les deux mots qui allaient bien : « épais » parce que physiquement je le suis et que j’ai la couenne épaisse et puis « tordu » parce que je le suis vraiment et que j’aime ça ! (rires)

À propos de ton blog, tu dis pouvoir exprimer ce que tu penses et tout ce que tu ne peux pas mettre dans tes albums afin de préserver ton image (ou celle des éditeurs ?). Mais alors pourquoi ne pas tout simplement tenir un journal de pensées ?

Je vois mon blog comme un journal de pensées ! Mais, je ne peux pas m’empêcher de parler de l’avancement des travaux. C’est un étrange mélange de marketing involontaire et de pensées. Je me suis souvent fait la réflexion qu’on ne voyait pas l’évolution des travaux des gens et ça m’aurait passionné de voir ce que Franquin faisait le lundi, le mardi, etc. Et je me suis dit « essayons de faire un truc dans un premier temps où on suivrait l’avancement des travaux » et puis cela a complètement dégénéré parce que c’est invivable et chiant à suivre ! Par exemple, j’adore faire des photos et je ne peux les mettre que sur mon blog. Je ne peux pas faire de livres de photos, je n’ai pas le talent nécessaire. Et puis quand on m’emmerde (éditeurs ou journalistes) c’est le seul endroit où je peux répondre avec mes mots sans qu’on les réécrive dans mon dos ou que l’on me fasse dire d’autres choses. Le côté riposte a été pour moi prégnant, c’était nécessaire d’avoir un endroit où je pouvais répondre à ce qu’on disait en général à ma place et qui n’était pas juste.

Un exutoire en somme !

Exactement ! Et surtout le fait de pouvoir le dire avec mes mots. Quand je suis vulgaire dans les interviews sérieuses c’est souvent réécrit ! Ce n’est pas forcément juste ou bien mais c’est proche de ce que je suis. Maintenant, mon blog n’est pas ultra personnel vu que je ne parle jamais de ma famille ou des deuils, des choses difficiles ou heureuses qui m’arrivent.

[MeI & Eric H.]

larcenet.blogspot.com

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