Papercuts, le webzine qui tranche
William Pierre est un jeune écrivain dont le second roman vient d'être
publié. Dans son interview, il nous mêle vie, musique, poésie et
littérature. Parce que parfois l'écrit est plus aisé que l'oral et que
la musique se compose de mots, je vous laisse en sa compagnie.
Pouvez-vous vous présenter ? (vous, formation, travail, univers culturel)
33 ans, parisien, j'ai fait des études de Lettres modernes et de Cinéma. Pendant cette période, je me suis mis à lire, beaucoup. Puis, j'ai commencé à écrire, j'ai fait quelques piges et, presque naturellement, j'ai débuté la rédaction du premier roman.
Mon univers culturel va de Lovecraft à Chateaubriand et Queneau pour les livres, Resnais, Malick ou Cronenberg pour le cinéma, et côté musique, Prince ou les reprises des tubes italiens des années 60 par Mike Patton, en passant par ce que j'appelle les C-sions : Christophe, Chic et Cohen.
Vous destiniez-vous à la vie de romancier ?
Non, pas vraiment. Avant le bac, en gros, on m'a dit : tu t'en sors pas trop mal un peu partout, fais un truc scientifique. Malheureusement, ça n'a pas été aussi simple que ça. Un bac scientifique allait me mener vers des opportunités qui ne m'intéressaient pas et, par conséquent, mon choix de suivre une formation de Lettres modernes était surtout basé sur une volonté de voir autre chose.
Après, une fois dans le « bain » des livres, l'écriture m'a paru la suite logique de mon désir de lecture. Comme lorsque l'on voit un batteur ou un guitariste en concert et que l'on se dit : putain, j'aimerais bien être à sa place. Je lisais, et les bons livres me donnaient envie d'écrire. Alors je m'y suis mis.
Bien que si on me donnait encore le choix aujourd'hui, je préfèrerais largement me mettre derrière une batterie ! Quand j'entends un concert de Chic et que je vois Tony Thompson ou même Sheila E. jouer de leur instrument et voir comment ils s'éclatent, je me dis que c'est certainement l'endroit où je me sentirais le mieux.
Est-ce une passion, une volonté, une parenthèse nécessaire ?
C'est une volonté plus qu'une passion. Ma vie ne dépend pas de l'acte d'écriture et une journée sans écrire n'est pas une journée ratée pour moi. Je ne dirais pas au contraire, mais presque…
Ensuite, ce que j'aime, c'est raconter des histoires. J'apprécie cette posture de conteur plus qu'aucune autre. Et, bien que dans tout récit, il y ait une part d'autobiographie, je me vois mal – pour l'instant - commencer un livre par un « je » qui serait moi.
J'essaie sans cesse d'intégrer mes propositions, mes visions, mes réflexions sur ce qui m'entoure dans le cadre d'une histoire inventée, car j'aspire à emmener le lecteur ailleurs, comme j'aime quand on me fait aller ailleurs quand je lis.
Un début comme celui de la Tour Sombre de Stephen King : "L'homme en noir fuyait à travers le désert et le Pistolero le suivait." est parfait pour moi. On est déjà dedans, c'est parti.
Ensuite, il y a un côté parenthèse nécessaire dans le fait que les choses que j'ai à dire ou les questions que je me pose, je les mets dans mes livres. Mais la passion d'écrire n'est pas dévorante pour moi, c'est plus serein, plus apaisé.
L'acte d'écriture même est pour moi le plus court de la création, j'aime bien laisser le livre germer dans ma tête, ruminer, se perdre un peu dans mon esprit, en même temps que je vis, pour voir s'il ne se transforme pas, s'il n'y a pas des expériences qui vont déteindre et pour qu'il prenne plus de force, qu'il se consolide. Puis je sens qu'il est prêt, et là je commence la rédaction.
C'est un jeu dangereux, car il y a des idées que j'ai pu perdre de vue en route mais je me dis que je les retrouverai pour un autre récit.
Quel a été le déclic pour l'écriture de votre premier roman ?
J'ai tout de suite cherché à intégrer la musique dans mon écriture. Si ça n'a pas été un déclic, c'était en tout cas ma ligne de conduite principale. Comme un désir naturel. J'avais envie de mettre en scène, sinon de parler de certains groupes, pour l'image qu'ils proposent ou pour leurs paroles ou même les deux. Quand Devo chante par exemple cette phrase : "Mongol, c'est un mongol et il porte un chapeau, et il a un travail, et il ramène la bouffe à la maison, comme ça personne ne le sait", je la trouve tellement vraie que j'ai envie d'en parler, de la développer, de broder tout autour.
D'ailleurs, j'aime beaucoup les musiciens paroliers pop comme Paddy McAlloon, le chanteur des Prefab Sprout évidemment, mais aussi Donald Fagen, Christophe, etc…
Mes épigraphes ont toujours été pour l'instant des paroles de ces chansons plutôt que des phrases d'écrivains parce que j'apprécie leur côté simple et efficace, qui leur donne une grande poésie pour moi. Il y a aussi bien sûr Paul Weller avec sa phrase qui peut résumer pas mal de mes personnages : “I tried, a bit, to change into - something that I'm not / But trying to mould with dynamite is like giving lions spots.”.
Dans la musique pop, ce genre de sentences, il y en a beaucoup. Ce sont un peu mes citations, et elles me font encore plus d'effet car elles me ramènent aussi à leur musique.
Pouvez-vous nous en parler ?
Le premier roman a été décrit comme un roman musical, et j'aime bien ce terme. Il y a du polar aussi, de la noirceur, de l'initiation. Outre l'envie d'intégrer de la musique par de nombreux biais (Romain, un des héros, est aussi DJ funéraire pour les mafieux de son père et il baigne donc sans cesse dans la musique), je tenais aussi à parler de l'influence des évènements extérieurs sur nos vies, de ces coïncidences qui n'en sont peut-être pas.
Je voulais également le livre ouvert, facile d'accès. Dans l'ensemble, il a bien été reçu et c'est plutôt encourageant.
Pouvez-vous décrire votre second roman 'Le dernier train du monde' ?
A l'inverse, pour celui-là, déjà, j'ai tout de suite pensé à tenter plus de choses qui peuvent « poser problème » aux lecteurs, tant dans l'histoire, que dans la forme. Des choses plus rêches, âpres.
Je tenais absolument à mettre de la poésie, car c'est une forme d'écriture que j'apprécie (c'est sans doute pour ça que j'aime autant les paroles de chansons), mais qui est tellement violente dans sa conception – lancer des phrases comme ça dans le vide pour rendre compte d'un sentiment ou d'un récit est toujours périlleux et nécessite donc une pulsion plus puissante que dans un texte en prose – qu'elle est parfois soit trop opaque soit trop catastrophique. Alors je me suis dit que l'idée d'un blog qui entoure le récit principal et où il y aurait des textes poétiques était un bon compromis et un bon moyen de rendre le texte un peu plus « désertique » pour le lecteur.
Ensuite, je voulais que Stéphane, le héros, se cogne contre une impasse et que le lecteur en fasse autant. Qu'il y ait une répétition qui tienne plus du cercle vicieux, voire infernal que d'autre chose. Un des premiers titres du roman était « 3 X rien » car Stéphane prend conscience qu'il faut qu'il change de vie par trois fois, et par trois fois, il abandonne et retourne à ses allers et venues entre sa vie et son désir d'autre chose. Résultat : 3 fois rien pour lui = rien. C'est d'ailleurs assez drôle, car cette répétition, ce 3 X rien, personne ne le relève après la lecture alors que c'est quand même une des idées de départ !
Et pour aider Stéphane à respirer un peu à travers tout ça, il a une bouée : la musique évidemment. Le livre parle d'une chanson ou d'un album qui touche particulièrement et de son influence sur nos actes.
Ce deuxième roman se prend aussi dans cette optique de décrire une intimité avec une chanson. Le héros, obnubilé par le groupe Prefab Sprout et les paroles du chanteur, est fermé sur lui-même. L'histoire, je l'ai voulu pareille : vous rentrez dedans tant mieux, vous ne rentrez pas, pas tant pis, mais presque...
J'ai voulu qu'il y ait peu de place pour autre chose, qu'il n'y ait pas grand-chose à quoi se raccrocher, si ce n'est les questions de Stéphane. D'ailleurs, il y a un autre parallèle que j'aime bien faire avec la musique, c'est dans la façon de concevoir les livres : j'aime bien les artistes qui changent de registre d'un album à l'autre et je tente d'en faire autant. Mon premier était assez ouvert, avec de multiples histoires et personnages, le deuxième, je l'ai voulu centré sur un seul personnage, moins fédérateur, avec peu de fioritures autour. Un peu comme un album intimiste, limite expérimental – en pensant par exemple, et à mon niveau bien sûr, au 'Sleep has his house' de Current 93.
Quel lien avez-vous eu avec les personnages ?
Je me sens proche de Stéphane dans le sens où je me suis souvent demandé où était la limite entre force et faiblesse. Dans la représentation du Yin et du Yang, il y a ce petit bout qui s'infiltre, se coince presque, dans la plus grande partie de l'autre ensemble, comme si la plus grande force était à la limite du début de la faiblesse et vice versa. Alors, lorsque je voyais Stéphane « galérer » avec ses états d'âme, je me disais que ça pouvait être n'importe qui, et j'avais envie de mettre le bras de ce blessé autour de mon épaule et de le faire avancer, à son rythme, en le soutenant et en lui disant : « ça va aller, je sais que ça doit être dur, mais ça va aller » comme deux soldats qui reviennent d'un combat.
Sous cet angle du « c'est dur mais je serre les dents », je tenais aussi à ce que Stéphane soit assez silencieux. Que la plupart de ses dialogues soient ceux qu'il entretient avec lui-même. Mais plus dans un combat dialectique que dans une conversation avec sa conscience. Tout ça est très ourdi, très enfoui.
La voix qui lui dit que sa vie n'est pas la bonne ne vient que dans certains cas, et, telle une espèce de monstre au fond de lui, c'est comme si elle venait de très loin, des profondeurs de son être et qu'il n'en soupçonne vraiment l'existence que lorsqu'elle se présente à lui.
Comme je le dis dans le livre, ça devient une évidence. Mais ses monstres des profondeurs repartent aussi vite qu'ils sont venus et on préfère parfois les oublier. C'est plus facile.
Dans cette optique, les autres personnages, je les ai voulu en retrait, pour éviter de parasiter ce héros qui subit. L'ami de Stéphane ne parle qu'avec des citations et la femme de Stéphane, au milieu de ce carnage, ne peut que se débattre. Je n'ai pas voulu les faire très solides, ils ne sont pas mis en avant, sauf peut-être un peu plus à la fin…
Stéphane « ne conduit pas sa vie ». Est-ce difficile de décrire et de se détacher de cette atmosphère pesante ?
Non, mais cela vient peut-être du fait que ma première volonté est de créer de toutes pièces des histoires. Gainsbourg a écrit 'L'Homme à tête de chou' quand tout allait à peu près bien dans sa vie. Et pourtant ce n'est pas la joie, cette histoire avec Marilou.
On peut mieux façonner, jongler avec les sentiments et les états d'âme des personnages quand on en est détaché. On est moins impliqué, ou du moins à côté, en retrait de ce qui se passe, et il est donc plus facile de s'en libérer. J'avais mal pour Stéphane pendant que j'étais avec lui mais une fois l'ordinateur éteint, je m'éloignais de mon héros assez facilement.
Quelle intimité entretenez-vous avec la musique ?
C'est un peu cliché mais ça me nourrit vraiment. Je me ressource avec elle. A la manière du romantique qui s'asseyait au bord de la mer ou près d'un paysage, écouter de la musique est de plus en plus un geste qui me donne la sensation de me retrouver avec moi-même. Il y a aussi un côté bande originale que j'aime bien quand j'écoute mon ipod en marchant ou en prenant les transports. Et puis, comme dans l'écriture, j'aime bien les chansons narratives, avec un début, une fin, une conclusion.
En ce moment, je n'écoute que les bootlegs de Prince. Et je vais me replonger dans la musique classique pour mon prochain livre.
Vous m'avez parlé de trilogie. Pouvez-vous expliciter ?
L'idée d'une trilogie ne m'est pas venue tout de suite. Mais lorsque j'ai commencé la rédaction du deuxième livre, j'avais encore pas mal de choses à dire sur la musique et je me suis dit que le mieux serait de décliner ça en une trilogie, qui regrouperait les différentes visions et rapports que j'ai pu établir entre musique et écriture.
Mon premier livre a tenté de mettre en évidence tout ce que la musique populaire des dernières cinquante années a pu véhiculer, consciemment ou pas.
Avec 'Le Dernier train du monde', j'ai essayé d'aborder le rapport que l'on peut avoir avec un disque ou une chanson unique, sur cette possibilité qu'a un morceau de nous aider ou de nous égratigner.
Pour le troisième, j'aimerais parler de ce que la musique pourrait devenir dans un futur plus ou moins proche. Je voudrais renverser la notion de plaisir qui accompagne en principe l'écoute d'une composition pour la transformer en quelque chose de dangereux.
J'aimerais tenter d'écrire un livre d'anticipation qui restera assez réaliste, mais où la musique serait devenue une arme.
Vous êtes un exemple de personnalité allant jusqu'au bout, malgré les critiques. Avez-vous rencontré des obstacles ? Pour le premier roman ? Pour le second ?
A mon échelle (je veux dire sans que les critiques deviennent une propagande positive ou négative), dans une conception où elles restent un avis après lecture, les critiques, bonnes ou mauvaises m'aident et sont toutes bonnes à prendre car elles découlent toutes d'un sentiment – je l'espère - honnête.
J'ai peut-être plus de facilité à accepter les mauvaises critiques car je n'ai pas eu de problèmes de publication, et j'ai donc toujours eu la sensation qu'il y avait des personnes qui croyaient en mes textes.
C'est rassurant et ça aide à mieux comprendre que d'autres peuvent donc ne pas les aimer. Pour 'Le dernier train du monde', mon désir de parler de l'enferment a provoqué des rejets. Des gens qui n'ont pas du tout accroché, comme vous.
C'est embêtant mais en même temps, ceux qui ont aimé y ont vu un roman « générationnel », rassembleur. Alors après, il faut relativiser. Et puis j'ai pris un risque avec ce texte fermé, risque que je ne reprendrais peut-être pas avant un certain temps. Je veux dire, j'aimerais vraiment travailler sur ce que j'appelle le sauvage de l'art, mais je vais attendre un peu avant de tenter un truc dans l'ambiance de 'L'année dernière à Marienbad' ou du 'Jardin des plantes' de Claude Simon.
Comment appréhendez-vous les premiers pas d'un romancier ?
J'aimerais tracer ma route. Tranquillement, mais surtout, sans que rien d'autre que mes textes ne soient pris en compte.
Que conseillez-vous aux romanciers en devenir qui n'osent se lancer ?
Juste dire qu'il faut peut-être savoir pourquoi on écrit. Il y a plein de raisons, mais peut-être qu'il faut être capable de bien les cerner pour mieux comprendre ce qui nous pousse à le faire et mieux l'assumer après, quel que soit le résultat.
Pour moi, l'écriture, c'est sans doute d'abord une volonté d'expression. J'ai toujours pensé que la parole n'était pas mon moyen d'expression favori. C'est celui qui est le plus utilisé, celui de tout le monde, mais pour moi, ce n'est pas le plus pratique, ni le plus efficace. Bon évidemment, pour dire bonjour à son voisin, c'est plus facile d'utiliser la parole que de lui passer une chanson ou de lui écrire un mot, mais si c'était possible… La parole m'a toujours freinée plus que l'écriture.
Papercuts a chroniqué ses deux romans.
N'hésitez pas à y faire un tour !
Samedi soir un DJ m'a sauvé la vie
Le dernier train du monde
Pouvez-vous vous présenter ? (vous, formation, travail, univers culturel)
33 ans, parisien, j'ai fait des études de Lettres modernes et de Cinéma. Pendant cette période, je me suis mis à lire, beaucoup. Puis, j'ai commencé à écrire, j'ai fait quelques piges et, presque naturellement, j'ai débuté la rédaction du premier roman.
Mon univers culturel va de Lovecraft à Chateaubriand et Queneau pour les livres, Resnais, Malick ou Cronenberg pour le cinéma, et côté musique, Prince ou les reprises des tubes italiens des années 60 par Mike Patton, en passant par ce que j'appelle les C-sions : Christophe, Chic et Cohen.
Vous destiniez-vous à la vie de romancier ?
Non, pas vraiment. Avant le bac, en gros, on m'a dit : tu t'en sors pas trop mal un peu partout, fais un truc scientifique. Malheureusement, ça n'a pas été aussi simple que ça. Un bac scientifique allait me mener vers des opportunités qui ne m'intéressaient pas et, par conséquent, mon choix de suivre une formation de Lettres modernes était surtout basé sur une volonté de voir autre chose.
Après, une fois dans le « bain » des livres, l'écriture m'a paru la suite logique de mon désir de lecture. Comme lorsque l'on voit un batteur ou un guitariste en concert et que l'on se dit : putain, j'aimerais bien être à sa place. Je lisais, et les bons livres me donnaient envie d'écrire. Alors je m'y suis mis.
Bien que si on me donnait encore le choix aujourd'hui, je préfèrerais largement me mettre derrière une batterie ! Quand j'entends un concert de Chic et que je vois Tony Thompson ou même Sheila E. jouer de leur instrument et voir comment ils s'éclatent, je me dis que c'est certainement l'endroit où je me sentirais le mieux.
Est-ce une passion, une volonté, une parenthèse nécessaire ?
C'est une volonté plus qu'une passion. Ma vie ne dépend pas de l'acte d'écriture et une journée sans écrire n'est pas une journée ratée pour moi. Je ne dirais pas au contraire, mais presque…
Ensuite, ce que j'aime, c'est raconter des histoires. J'apprécie cette posture de conteur plus qu'aucune autre. Et, bien que dans tout récit, il y ait une part d'autobiographie, je me vois mal – pour l'instant - commencer un livre par un « je » qui serait moi.
J'essaie sans cesse d'intégrer mes propositions, mes visions, mes réflexions sur ce qui m'entoure dans le cadre d'une histoire inventée, car j'aspire à emmener le lecteur ailleurs, comme j'aime quand on me fait aller ailleurs quand je lis.
Un début comme celui de la Tour Sombre de Stephen King : "L'homme en noir fuyait à travers le désert et le Pistolero le suivait." est parfait pour moi. On est déjà dedans, c'est parti.
Ensuite, il y a un côté parenthèse nécessaire dans le fait que les choses que j'ai à dire ou les questions que je me pose, je les mets dans mes livres. Mais la passion d'écrire n'est pas dévorante pour moi, c'est plus serein, plus apaisé.
L'acte d'écriture même est pour moi le plus court de la création, j'aime bien laisser le livre germer dans ma tête, ruminer, se perdre un peu dans mon esprit, en même temps que je vis, pour voir s'il ne se transforme pas, s'il n'y a pas des expériences qui vont déteindre et pour qu'il prenne plus de force, qu'il se consolide. Puis je sens qu'il est prêt, et là je commence la rédaction.
C'est un jeu dangereux, car il y a des idées que j'ai pu perdre de vue en route mais je me dis que je les retrouverai pour un autre récit.
Quel a été le déclic pour l'écriture de votre premier roman ?
J'ai tout de suite cherché à intégrer la musique dans mon écriture. Si ça n'a pas été un déclic, c'était en tout cas ma ligne de conduite principale. Comme un désir naturel. J'avais envie de mettre en scène, sinon de parler de certains groupes, pour l'image qu'ils proposent ou pour leurs paroles ou même les deux. Quand Devo chante par exemple cette phrase : "Mongol, c'est un mongol et il porte un chapeau, et il a un travail, et il ramène la bouffe à la maison, comme ça personne ne le sait", je la trouve tellement vraie que j'ai envie d'en parler, de la développer, de broder tout autour.
D'ailleurs, j'aime beaucoup les musiciens paroliers pop comme Paddy McAlloon, le chanteur des Prefab Sprout évidemment, mais aussi Donald Fagen, Christophe, etc…
Mes épigraphes ont toujours été pour l'instant des paroles de ces chansons plutôt que des phrases d'écrivains parce que j'apprécie leur côté simple et efficace, qui leur donne une grande poésie pour moi. Il y a aussi bien sûr Paul Weller avec sa phrase qui peut résumer pas mal de mes personnages : “I tried, a bit, to change into - something that I'm not / But trying to mould with dynamite is like giving lions spots.”.
Dans la musique pop, ce genre de sentences, il y en a beaucoup. Ce sont un peu mes citations, et elles me font encore plus d'effet car elles me ramènent aussi à leur musique.
Pouvez-vous nous en parler ?
Le premier roman a été décrit comme un roman musical, et j'aime bien ce terme. Il y a du polar aussi, de la noirceur, de l'initiation. Outre l'envie d'intégrer de la musique par de nombreux biais (Romain, un des héros, est aussi DJ funéraire pour les mafieux de son père et il baigne donc sans cesse dans la musique), je tenais aussi à parler de l'influence des évènements extérieurs sur nos vies, de ces coïncidences qui n'en sont peut-être pas.
Je voulais également le livre ouvert, facile d'accès. Dans l'ensemble, il a bien été reçu et c'est plutôt encourageant.
Pouvez-vous décrire votre second roman 'Le dernier train du monde' ?
A l'inverse, pour celui-là, déjà, j'ai tout de suite pensé à tenter plus de choses qui peuvent « poser problème » aux lecteurs, tant dans l'histoire, que dans la forme. Des choses plus rêches, âpres.
Je tenais absolument à mettre de la poésie, car c'est une forme d'écriture que j'apprécie (c'est sans doute pour ça que j'aime autant les paroles de chansons), mais qui est tellement violente dans sa conception – lancer des phrases comme ça dans le vide pour rendre compte d'un sentiment ou d'un récit est toujours périlleux et nécessite donc une pulsion plus puissante que dans un texte en prose – qu'elle est parfois soit trop opaque soit trop catastrophique. Alors je me suis dit que l'idée d'un blog qui entoure le récit principal et où il y aurait des textes poétiques était un bon compromis et un bon moyen de rendre le texte un peu plus « désertique » pour le lecteur.
Ensuite, je voulais que Stéphane, le héros, se cogne contre une impasse et que le lecteur en fasse autant. Qu'il y ait une répétition qui tienne plus du cercle vicieux, voire infernal que d'autre chose. Un des premiers titres du roman était « 3 X rien » car Stéphane prend conscience qu'il faut qu'il change de vie par trois fois, et par trois fois, il abandonne et retourne à ses allers et venues entre sa vie et son désir d'autre chose. Résultat : 3 fois rien pour lui = rien. C'est d'ailleurs assez drôle, car cette répétition, ce 3 X rien, personne ne le relève après la lecture alors que c'est quand même une des idées de départ !
Et pour aider Stéphane à respirer un peu à travers tout ça, il a une bouée : la musique évidemment. Le livre parle d'une chanson ou d'un album qui touche particulièrement et de son influence sur nos actes.
Ce deuxième roman se prend aussi dans cette optique de décrire une intimité avec une chanson. Le héros, obnubilé par le groupe Prefab Sprout et les paroles du chanteur, est fermé sur lui-même. L'histoire, je l'ai voulu pareille : vous rentrez dedans tant mieux, vous ne rentrez pas, pas tant pis, mais presque...
J'ai voulu qu'il y ait peu de place pour autre chose, qu'il n'y ait pas grand-chose à quoi se raccrocher, si ce n'est les questions de Stéphane. D'ailleurs, il y a un autre parallèle que j'aime bien faire avec la musique, c'est dans la façon de concevoir les livres : j'aime bien les artistes qui changent de registre d'un album à l'autre et je tente d'en faire autant. Mon premier était assez ouvert, avec de multiples histoires et personnages, le deuxième, je l'ai voulu centré sur un seul personnage, moins fédérateur, avec peu de fioritures autour. Un peu comme un album intimiste, limite expérimental – en pensant par exemple, et à mon niveau bien sûr, au 'Sleep has his house' de Current 93.
Quel lien avez-vous eu avec les personnages ?
Je me sens proche de Stéphane dans le sens où je me suis souvent demandé où était la limite entre force et faiblesse. Dans la représentation du Yin et du Yang, il y a ce petit bout qui s'infiltre, se coince presque, dans la plus grande partie de l'autre ensemble, comme si la plus grande force était à la limite du début de la faiblesse et vice versa. Alors, lorsque je voyais Stéphane « galérer » avec ses états d'âme, je me disais que ça pouvait être n'importe qui, et j'avais envie de mettre le bras de ce blessé autour de mon épaule et de le faire avancer, à son rythme, en le soutenant et en lui disant : « ça va aller, je sais que ça doit être dur, mais ça va aller » comme deux soldats qui reviennent d'un combat.
Sous cet angle du « c'est dur mais je serre les dents », je tenais aussi à ce que Stéphane soit assez silencieux. Que la plupart de ses dialogues soient ceux qu'il entretient avec lui-même. Mais plus dans un combat dialectique que dans une conversation avec sa conscience. Tout ça est très ourdi, très enfoui.
La voix qui lui dit que sa vie n'est pas la bonne ne vient que dans certains cas, et, telle une espèce de monstre au fond de lui, c'est comme si elle venait de très loin, des profondeurs de son être et qu'il n'en soupçonne vraiment l'existence que lorsqu'elle se présente à lui.
Comme je le dis dans le livre, ça devient une évidence. Mais ses monstres des profondeurs repartent aussi vite qu'ils sont venus et on préfère parfois les oublier. C'est plus facile.
Dans cette optique, les autres personnages, je les ai voulu en retrait, pour éviter de parasiter ce héros qui subit. L'ami de Stéphane ne parle qu'avec des citations et la femme de Stéphane, au milieu de ce carnage, ne peut que se débattre. Je n'ai pas voulu les faire très solides, ils ne sont pas mis en avant, sauf peut-être un peu plus à la fin…
Stéphane « ne conduit pas sa vie ». Est-ce difficile de décrire et de se détacher de cette atmosphère pesante ?
Non, mais cela vient peut-être du fait que ma première volonté est de créer de toutes pièces des histoires. Gainsbourg a écrit 'L'Homme à tête de chou' quand tout allait à peu près bien dans sa vie. Et pourtant ce n'est pas la joie, cette histoire avec Marilou.
On peut mieux façonner, jongler avec les sentiments et les états d'âme des personnages quand on en est détaché. On est moins impliqué, ou du moins à côté, en retrait de ce qui se passe, et il est donc plus facile de s'en libérer. J'avais mal pour Stéphane pendant que j'étais avec lui mais une fois l'ordinateur éteint, je m'éloignais de mon héros assez facilement.
Quelle intimité entretenez-vous avec la musique ?
C'est un peu cliché mais ça me nourrit vraiment. Je me ressource avec elle. A la manière du romantique qui s'asseyait au bord de la mer ou près d'un paysage, écouter de la musique est de plus en plus un geste qui me donne la sensation de me retrouver avec moi-même. Il y a aussi un côté bande originale que j'aime bien quand j'écoute mon ipod en marchant ou en prenant les transports. Et puis, comme dans l'écriture, j'aime bien les chansons narratives, avec un début, une fin, une conclusion.
En ce moment, je n'écoute que les bootlegs de Prince. Et je vais me replonger dans la musique classique pour mon prochain livre.
Vous m'avez parlé de trilogie. Pouvez-vous expliciter ?
L'idée d'une trilogie ne m'est pas venue tout de suite. Mais lorsque j'ai commencé la rédaction du deuxième livre, j'avais encore pas mal de choses à dire sur la musique et je me suis dit que le mieux serait de décliner ça en une trilogie, qui regrouperait les différentes visions et rapports que j'ai pu établir entre musique et écriture.
Mon premier livre a tenté de mettre en évidence tout ce que la musique populaire des dernières cinquante années a pu véhiculer, consciemment ou pas.
Avec 'Le Dernier train du monde', j'ai essayé d'aborder le rapport que l'on peut avoir avec un disque ou une chanson unique, sur cette possibilité qu'a un morceau de nous aider ou de nous égratigner.
Pour le troisième, j'aimerais parler de ce que la musique pourrait devenir dans un futur plus ou moins proche. Je voudrais renverser la notion de plaisir qui accompagne en principe l'écoute d'une composition pour la transformer en quelque chose de dangereux.
J'aimerais tenter d'écrire un livre d'anticipation qui restera assez réaliste, mais où la musique serait devenue une arme.
Vous êtes un exemple de personnalité allant jusqu'au bout, malgré les critiques. Avez-vous rencontré des obstacles ? Pour le premier roman ? Pour le second ?
A mon échelle (je veux dire sans que les critiques deviennent une propagande positive ou négative), dans une conception où elles restent un avis après lecture, les critiques, bonnes ou mauvaises m'aident et sont toutes bonnes à prendre car elles découlent toutes d'un sentiment – je l'espère - honnête.
J'ai peut-être plus de facilité à accepter les mauvaises critiques car je n'ai pas eu de problèmes de publication, et j'ai donc toujours eu la sensation qu'il y avait des personnes qui croyaient en mes textes.
C'est rassurant et ça aide à mieux comprendre que d'autres peuvent donc ne pas les aimer. Pour 'Le dernier train du monde', mon désir de parler de l'enferment a provoqué des rejets. Des gens qui n'ont pas du tout accroché, comme vous.
C'est embêtant mais en même temps, ceux qui ont aimé y ont vu un roman « générationnel », rassembleur. Alors après, il faut relativiser. Et puis j'ai pris un risque avec ce texte fermé, risque que je ne reprendrais peut-être pas avant un certain temps. Je veux dire, j'aimerais vraiment travailler sur ce que j'appelle le sauvage de l'art, mais je vais attendre un peu avant de tenter un truc dans l'ambiance de 'L'année dernière à Marienbad' ou du 'Jardin des plantes' de Claude Simon.
Comment appréhendez-vous les premiers pas d'un romancier ?
J'aimerais tracer ma route. Tranquillement, mais surtout, sans que rien d'autre que mes textes ne soient pris en compte.
Que conseillez-vous aux romanciers en devenir qui n'osent se lancer ?
Juste dire qu'il faut peut-être savoir pourquoi on écrit. Il y a plein de raisons, mais peut-être qu'il faut être capable de bien les cerner pour mieux comprendre ce qui nous pousse à le faire et mieux l'assumer après, quel que soit le résultat.
Pour moi, l'écriture, c'est sans doute d'abord une volonté d'expression. J'ai toujours pensé que la parole n'était pas mon moyen d'expression favori. C'est celui qui est le plus utilisé, celui de tout le monde, mais pour moi, ce n'est pas le plus pratique, ni le plus efficace. Bon évidemment, pour dire bonjour à son voisin, c'est plus facile d'utiliser la parole que de lui passer une chanson ou de lui écrire un mot, mais si c'était possible… La parole m'a toujours freinée plus que l'écriture.
Papercuts a chroniqué ses deux romans.
N'hésitez pas à y faire un tour !
Samedi soir un DJ m'a sauvé la vie
Le dernier train du monde
[Anne A.]









