Papercuts, le webzine qui tranche
Comment es-tu arrivé à la photo?
J'ai toujours été intéressé par l'image, j'achetais Photo, j'utilisais avec un Canon FTB. J'aimais bien ça mais je ne me voyais pas forcément devenir photographe. Quand j'ai commencé a faire des photos, je devais avoir 18 ou 19 ans. C'est l'époque où je me suis acheté cet appareil. J'étais à Nice, c'était la fin des années 1970 / début des années 1980, j'écrivais un peu dans l'Officiel des spectacles local. J'étais un activiste de la scène musicale niçoise. Je suis allé faire des photos au festival de Mont-de-marsan. Je faisais plein de trucs dans le style. J'avais aussi une émission de radio. A l'époque, il n'y avait pas de radios libres en France mais par contre il y en avait en Italie. Elles emettaient un peu sur la Côte d'Azur. J'avais donc une émission de rock . Je faisais plein de trucs dans l'esprit. Jusqu'à ce que, un mec de BEST, me pousse à faire quelque chose de plus constructif et à bouger de Nice. Déjà, même si aujourd'hui c'est décentralisé c'est dur, alors imagine ce que c'était il y a 25 ou 30 ans !
On a un peu l'impression que pas mal de photographes sont arrivés à vivre de la photo un peu par hasard, qu'ils ne se prédisposaient pas forcément à ça…
Comme je te disais, j'ai toujours aimé l'image, c'est juste le fait
d'être photographe qui n'était pas clair. Le truc le plus central dans
ma vie c'est la musique. J'aimais déjà ça à 13-14 ans. Je suis plus
arrivé à la photo par la musique, par l'envie de participer à ça.
Je crois que la photographie est multiple.Tu as des photographes qui
ont une vision un peu comme des peintres, dans ce cas là, la photo peut
être une passion première. Et il y a aussi ceux qui sont passionés par
quelque chose et qui ont envie de le montrer par le biais de la photo.
Ce sont deux approches qui ne sont pas forcément incompatibles.
Tu avouais avoir toujours du mal à comprendre le business de la photo …
Tu sais, ça dépend… Le business de la photo, il y en a beaucoup! Il y a le monde de la pub, le monde de la musique, le monde de la mode, … Il y a aussi le business lié à la photo d'art. Effectivement la partie business qu'il y a à faire pour faire ce métier, ce n'est pas quelquechose que je fais avec plaisir. Ce n'est pas la partie la plus agréable du boulot.
Et la photo d'artistes, c'est difficile d'en vivre?
Oui. C'est franchement pas évident. Et pour un jeune qui commence, c'est encore plus dur. La presse ne va pas spécialement bien, les maisons de disques, tu connais la chanson … C'est clair que si tu veux bien vivre, mieux vaut se laisser dans la pub. La musique ce n'est pas la branche la plus rénumératrice de la photo, ça c'est clair ! Et pour s'y maintenir c'est beaucoup de boulot.
Et tu penses que la crise de l'industrie du disque a touché directement les photographes?
Oui. Et c'est normal, nous sommes des sous-traitants de l'industrie
du disque puisqu'on nous commande des photos. Actuellement, les labels
vendent moins de disques donc ils ont peur. Il n'y a pas encore de
nouveau modèle économique pour la musique. Mais de toute façon, il y
aura toujours besoin de photos de musiciens. Le problème est de savoir
comment sera le nouveau marché. Personnellement, je continuerais à
m'acheter des cds car comme tu peux voir (ndlr: imaginez une pièce
remplie de vinyls et cds), je suis assez collectionneur. C'est
peut-être un réflexe brontosorique mais ça me dérange une musique qui
n'existe pas sur un support. J'avais une grosse collection de vinyls,
déjà le passage au cd j'ai eu du mal… Mais alors là… J'apprécie avoir
la pochette des disques que j'aime vraiment bien. Il y aura toujours un
marché. Peut-être un marché de niche comme le vinyl aujourd'hui… Après,
les labels réussiront-ils à faire que la musique se vende par internet
et faire en sorte que ça suscite un chiffre d'affaire d'une façon ou
d'une autre ?
Enfin, même si un nouveau modèle économique se crée, il y aura toujours
besoin de photos pour ton site web, ton youtube. Il y aura toujours
besoin d'image. Ce ne sera peut-être pas la même chose qu'une pochette
de disque. Sur Itunes music stores et consorts, il y a toujours la
pochette. C'est moins important que quand c'était le vinyl - c'est
beaucoup plus petit – mais elle est quand même présente et quand elle
est belle c'est quand même mieu.
Mais pour ça, il faut que ça suscite d'une manière ou d'une autre, du
pognon. Sinon des activités humaines qui ne rapportent pas sont des
activités qui sont périclites ou deviennent accesoires.
Peut-être aussi qu'avec la photo du numérique qui a beaucoup simplifié l'image, certains groupes font leur photos eux-mêmes ou n'ont pas forcément besoin de passer par un professionnel…
Je pense que le numérique facilite la photo et permet à des gens qui ne sont pas photographes de faire plus facilement des images. Mais bon. Peu importe. Ca crée une concurrence.
Et justement toi le numérique ?
Je travaille beaucoup en numérique. D'abord pour des raisons économiques. Par exemple, je suis parti en Colombie, si j'avais du utiliser l'argentique, j'explosais le budget. C'etait pas faisable.
Ca n'a pas changé ta façon de travailler?
Non. Au niveau de la pure image, j'arrive à faire des trucs avec le
numérique qui sont quasi-sembables à ce que je faisais en argentique.
Par contre, il n'existe pas, pour l'instant, les deux appareils avec
lesquels j'aimais travailler: le Leica et le Hasselblad (ndlr: à
l'époque de l'interview. Depuis les deux marques ont sorti leurs
premièrs modèles). Dans les deux cas, pour l'instant c'est plus une
question d'ergonomie. L'appareil que j'utilise c'est un Canon EOS 1DS ,
déjà en argentique j'avais un Canon EOS 1 mais je n'aimais pas m'en
servir. Je ne m'en servais vraiment que pour des trucs très
particuliers par exemple un concert qui se prétait à ca. Et avec le
Leica j'avais deux optiques. Les vraies images je les faisais avec le
Leica ou le Hasselblad.
Bon ça va changer. Il paraît qu'un Leica va sortir, je veux le tester.
Si vraiment j'arrive à retrouver les sensations du Leica alors là …
Hosanna ! Parce que franchement… J'aime pas beaucoup les reflex
mono-objectifs modernes…
C'est un peu comme en musique…
Voilà. Je comprends le mec qui préfère jouer sur une vieille Telecaster parce que c'est avec cet instrument là qu'il tire son inspiration. Moi c'est pareil. Avec le numérique, tu as tendance à plus shooter. Tu as tendance à tout couvrir. Donc à faire plus d'images. Tu passes du sniper à la mitraillette. Tu arroses tout et dans le tas tu touches ta cibles parce que tu as arrosé. Souvent tu rentres de reportage avec un stock d'images conséquent et ça demande un énorme travail de sélection. Mais il y a des sacrés avantages de coût, il faut reconnaître. Il y a plein de reportages que j'ai fait que je n'aurais pas été capable de faire si j'avais eu de l'argentique. Et c'est aussi très pratique parce que tu peux être à l'autre bout du monde et balancer tes photos, voir ce que tu as fait le soir même… Des fois le soir t'es dans la chambre d'hôtel, tu n'as rien à glander… Tu peux commencer à déchiffrer, tu peux même des fois l'envoyer au client.
Justement quelle est ton actualité en ce moment? Tu me disais être parti en reportage en Colombie, Cuba, Brésil, Sénégal … Ce sont des commandes ou … ?
Ce sont des commandes. Je vais souvent au Sénégal parce que j'ai un pote qui a une maison là-bas et j'aime bien être là-bas. Aussi de là-bas, je peux faire tout le travail de coups de fil etc … Dans le milieu de la musique, je suis un peu devenu monsieur Amerique Latine, Monsieur Afrique. Ca va parce que je sais me débrouiller. Des maisons de disques m'ont envoyé au Mali, elles savent que je n'ai pas besoin qu'on m'accompagne. En Colombie, je travaillais pour un magazine qui malheureusement ne va pas paraître. Le magazine gratuit du groupe Accor (les hôtels). J'avais fait un reportage sur le Carthagème et au passage, je fais des reportages perso. J'aime beaucoup ce qui est Amérique Latine ou Afrique. J'en ai profité pour faire un festival de folklore africain.Je ne te cache pas que ça, ce n'est pas ce qu'il y a de plus rentable… Mais ça m'éclate de le faire. Toute l'astuce étant de trouver le moyen que ça soit viable.
Je me suis aperçu en préparant cette interview que beaucoup de photographes issus de la scène rock sont très intéressés par des cultures étrangères...
C'est peut-être une évolution normale… Il n'y en a pas tant que ça quand je regarde dans mes collègues de la photo musicale. Par exemple sur Cuba, tu ne vois personne. Peut-être ils y sont allés une fois? Les photographes qui viennent du rock ne bougent pas tant que ça. Personnellement, j'y suis beaucoup, la Havane j'y suis allé trois mois cette année, deux mois à Dakar… Mais je pense que c'est une évolution un peu normale. C'est plus nouveau. Par exemple, quand je vais en Colombie, je traite aussi de la musique. Sauf que là, je ne travaille pas pour le ‘big business' dominé par les anglo-saxons. Tout est un peu plus relax et naturel. J'aime toujours la musique. Il y a de très bons disques de rap, de rock qui sortent. Mais c'est vraiment devenu un business, une industrie avec des artistes très intéressants mais je trouve ça plus rigolo ce qui va m'arriver quand je vais aller faire un reportage. Tu n'es pas dans le cadre d'une promo de presse, c'est plus libre. J'imagine que les autres ça doit être pareil. Tu as envie de faire des photos où tu te sens plus libre et où tu as l'impression que ce que tu fais sert à quelquechose.
Et donc tu trouves que le milieu de la musique a beaucoup changé depuis tes débuts?
Oui. C'était plus relax avant. Tu avais moins les managers et d'attachés de presse. Tu pouvais plus approcher les musiciens. Enfin j'ai l'impression. Plus ça va et plus ça devient une industrie de l'entertainment. C'est efficace mais ça manque un peu de naturel. En même temps, je le comprends. Tu n'enchaines pas les tournées mondiales tout en vivant le truc relax. Je crois qu'il y a une nécessité d'organiser un peu les choses. Mais c'est valable pour le reste. Tout est devenu plus efficace et plus ennuyeux qu'à 20-30 ans. Jétais en tournée avec Eiffel la semaine dernière, je repensais – même si Eiffel ne tourne pas dans des conditions de rockstars – aux tournées dans les années 1970 c'était folklo. Aujourd'hui c'est beaucoup mieux organisé. Tu vas à un concert, le catering est bien organisé, c'est rare que ce soit l'organisateur qui parte avec la caisse comme ca pouvait être le cas dans les années 1970. Le rock des années 1970 au milieu des années 1980, c'était encore l'aventure. C'était intéressant et rigolo et maintenant c'est efficace. Tout marche mieux pour la musique. Les structures existantes aujourd'hui sont quand même plus efficaces qu'à l'époque. Idem pour les tournées. Les gens sont devenus plus professionnels.
Ca ne t'a pas saoulé qu'à une époque, on te pose toujours les mêmes questions sur Nirvana et Kurt Cobain ?
Oui ça me gave parce que j'ai l'impression de toujours raconter la même histoire et j'ai à peu près dit tout ce que j'avais à dire sur le sujet. Mais en même temps… J'imagine que je rencontrerai un mec qui a fait la tournée des Rolling Stones en 1969, c'est évident qu'à un moment je lui poserai la question sur comment était la tournée. Donc je vais pas le reprocher. Mais c'est vrai que moi personnellement c'est un épisode un peu douloureux parce que c'est bien triste tout ce qui s'est passé. Je me souviens quand même du bonhomme, du gars et c'est triste et lamentable. Je comprends que Kurt Cobain ça représente un truc pour plein de gens. Il y a tous les élements, la rockstar qui meurt dans des conditions dramatiques. J'ai passé pas mal de temps avec lui dans les deux mois avant qu'il se tire dessus et en plus j'ai fait la dernière session photo et en plus il a insisté pour la faire avec un flingue… C'est clair que ça fait parler plus que le reste mais bon … Ce n'est pas le sujet dont je préfère parler mais en même temps je comprends qu'on me pose la question. Même si sur le moment je me rendais pas compte. Je m'en suis aperçu qu'après sa mort. C'est après sa mort que je me suis rendu compte à quel point c'était énorme. Pour moi, Kurt Cobain c'était un mec, un musicos avec lequel j'avais des bons rapports. C'était un pote. Je savais qu'il était connu mais je ne m'étais pas rendu compte que c'était devenu cette espèce d'icône.
C'est un peu dommage parce que des fois on a l'impression que ça limite un peu ton travail.
Oui mais bon… L'autre jour j'ai eu un papier dans un canard ‘Music World' et j'etais content parce qu'ils ne parlaient pas du tout de Kurt Cobain. Ils parlaient plutôt de Manu Chao. Je pense que si Manu Chao mourrait dans des conditions dramatiques, ça serait exactement le même truc.
Beaucoup de photographes se mettent aussi à la réalisation de clips… Tu n'es pas tenté?
J'en ai fait quelques uns. Ca me plait bien même si j'ai un avis très partagé sur les clips. J'adore ça. J'en ai fait trois. Et à chaque fois on m'en a reproposé derrière. Mais c'est beaucoup de temps. C'est difficile de faire ca et autre chose en même temps. Donc tu ne peux le faire que quand le conjoncture est bonne. J'aurais beaucoup de mal à faire les photos et les voyages que je fais tout en combinant mon activité de cliper. Ca demande énormément de temps.
Il y a toute une équipe derrière alors que la photo c'est plus personnel…
Justement, c'est ca qui est bizarre. J'etai persuadé etre quelqu'un qui aime cette espèce de solitude et de légèreté de la photographie mais en fait j'adore travailler en équipe. J'aime bien le fait que tout remonte à toi. Tu fais pas grand chose quand tu réalises mais tu décides de tout. Tu parles avec le mec des lumières, tu parles avec le styliste, tu parles avec le chef-op, tu parles avec la prod pour les reperages, … Tout ça, j'aime beaucoup mais entre la préparation du truc, le tournage, l'etalonnage, le montage, ca te bouffe 3 semaines…
Donc c'est plus un manque de temps qui t'empêche d'en faire plus…
Mais honnêtement, si je dois faire un résumé, dans la vie, je ne
suis pas à plaindre, je gagne ma vie en faisant ce qu'il me plait. La
chose qui me manque, c'est du temps. C'est le seul truc que je n'arrive
pas à trouver. Pour ca et plein d'autres trucs. J'adore faire des
documentaires, j'en ai fait quelques uns sur la musique mais c'est la
même histoire, c'est trop long. Ca prend beaucoup de temps donc à moins
d'avoir soit le temps à ce moment là soit un budget tel que tu ne fais
plus que ca mais.. J'adorerai faire ça mais je sais pas quand. Comme
faire un bouquin. Le nombre de fois où des éditeurs me demandent… Et à
chaque fois je leur dis: « je vais pas vous mentir, je vais vous dire
que oui on va le faire et on va jamais trouver le temps de repasser ne
serait-ce que dans mes archives ».
Il y a plein de trucs que j'aimerai faire et que je pourrai faire mais que je ne fais pas parce que je n'ai pas le temps.
Il y a aussi une raison économique, je ne te le cache pas. C'est aussi
la raison pour laquelle j'ai arrêté d'écrire. Là ça va, parce que j'ai
réussi à baisser mes frais mais maintenir le studio, les charges,
l'assistante, les ordis, l'entretien du matériel, … Faire de la photo
dans des conditions comme celle-là, ça te coûte du blé. C'est pas
gratos. Si une activité que tu fais ne te rapporte même pas ce que ça
te coûte c'est pas très valable. Par exemple, si je voulais faire du
documentaire, il faudrait que je boucle l'histoire de la photo.
Sednaoui, je sais pas comment il fait, je pense déjà qu'il a beaucoup
de talent et qu'il a une équipe autour de lui qui lui permet de tout
concilier. Enfin, maintenant il fait beaucoup de clips et beaucoup
moins de photos. C'est rare qu'il fasse les deux en même temps. Comme
Mondino d'ailleurs. Il fût un temps, Mondino faisait moins de photos
parce qu'il faisait beaucoup de clips. Même ces gens-là qui ont
derrière eux une organisation pour les épauler quand ils font des
clips, ils font moins de photos. C'est dur à conjuguer.
Les artistes qui te plaisent actuellement?
Il y a plein de gens qui disent que la musique c'était mieux avant
et que ce qu'on a aujourd'hui c'est moins bien… Je suis pas d'accord,
je trouve qu'il y a toujours des trucs intéressants à toutes les
époques et l'époque où l'on vit est pas si ennuyante que ça parce qu'il
y a plein de trucs interessants qui sortent et dans plein de style
différents. Donc, j'aurais tendance à te demander dans quel style? Je
peux aussi bien écouter Kanane en rap chez les nouveaux, j'aime bien
des trucs fançais comme Eiffel ou belges comme Zita Swoon ou de la
salsa ou du reggae ton comme Theo Calderone… J'ai des goûts vraiment
très éccletique.
Au départ j'aimais tout ce qui était rock et musique d'origine
nord-américaine. Le rock j'ai vite été fan de Chuck Berry et du rhythm
n' blues. Jusqu'à un certain point j'aimais bien toute la musique qui
venait de « l'empire ». Après ça je me suis mis à écouter de la musique
latine et de la musique africaine. Même je ne suis pas un grand fan de
techno mais il y a des disques comme Gotan Project que j'aime bien.
Mais j'écoute pas mal de salsa, j'aime bien Marc Antoni qui est
pourtant de la salsa commerciale. En général, si on devait résumer,
j'ai toujours la même passion pour les trucs rock et rap que j'ai
toujours aimé même si il y en a moins qu'à une époque parce que les
choses se répètent un petit peu plus. Mais en plus j'aime tout ce qui
est un peu Caraïbes et africain. Donc tout ce qui est musique des îles,
salsa, musique brésilienne, … C'est ce que j'écoute le plus facilement.
Mais j'aime aussi des trucs plus torturés ou plus violents. Pourvu que
ça soit bon. En rock, y a pas à chier quand je vois Jon Spencer Blues
Explosion, j'aime le rock comme je l'ai toujours aimé. Quand je vois
les Hives, j'aime toujours le rock. En hip-hop, j'aime bien Saian Supa
Crew par exemple. Je peux aussi bien passer de trucs assez variés
pourvu qu'il y ait une vraie âme. Mais je trouve qu'on est dans une
période intéressante franchement. Je ne suis pas d'accord avec le
discours pessimiste sur la qualité créative. Je trouve qu'on a rarement
– surtout en France – eu une telle quantité de trucs intéressants. Si
tu cherches un peu, tu peux trouver plein de musiques bien et aussi
bien que ce qu'on avait il y a 10, 15 ou 20 ans. Je pense qu'on est
dans une période plus riche que les années 1980.
Qui aimerais-tu photographier?
C'est peu difficile à dire… (silence) Prince. Oui j'aimerais bien photographier Prince. Il y a des musiciens d'Amerique Latine que je pourrais faire avec un peu plus de temps… Marc Antoni par exemple. C'est une grosse taille pas forcément accessible. Tom Waits c'est clair et net! Je l'ai déjà fait mais j'aimerai bien refaire des photos avec lui, parce c'est un personne vraiment intéressant à photographier. Après est-ce qu'on compte la dedans ceux que je ne pouvais pas faire parce que j'étais trop jeune? J'aurais bien aimé faire Tina Turner à l'époque de Ike & Tina en 1966. Ou Dylan à l'époque de ‘Blonde On Blonde'. J'aurais bien aimé photographier Benny Moré qui était un grand chanteur cubain dans les années 1960. Mais dans les vivants, Prince, j'aimerai bien faire. J'aimerais bien rencontrer Dylan mais qui j'aimerais photographier je sais pas… Ca suit plus les envies de fan de musique que forcément une envie de photographe. J'aimerais rencontret tous les mecs que j'admire. Après faudrait faire la liste de ceux que je n'ai pas fait.
Enfin dans ton palmarès tu as déjà des personnes qui peuvent faire rêver: Bob Marley, les Pixies, …
Il y a des mecs qui ont photographié les Animals, les Kinks, Jimi
Hendrix, … C'est juste un décalage de génération. On est toujours un
peu le fan de la génération d'avant. Néanmoins, je te dis être fan de
la génération d'avant c'est bien mais pas au détriment de cracher sur
l'actuelle. Je suis pas du tout dans un discours « c'etait mieux avant
». Les Pixies, pour moi c'est le plus grand groupe de rock, c'est le
dernier grand groupe de rock n' roll. Depuis il y a eu des super trucs
mais il n'y en a aucun qui depuis est arrivé avec quelquechose d'aussi
franchement rock n' roll et en même temps franchement nouveau. Jon
Spencer Blues Explosion, ils y arrievnt presque mais… C'est vrai que
dans le rock c'est le dernier grand groupe mais par contre à
photographier…
Justement que penses-tu de leur reformation?
Je ne les ai pas vus. Quand ils ont joué à Paris, au Zenith, je venais de rentrer de voyage en grosse panique, ils jouaient le soir et mon assistante n'avait pas eu le temps de me prendre des places. Et c'est un des rares concerts où je ne suis pas rentré car il était complet. Je suis tombé sur les videurs du Zenith, j'avais beau leur expliquer que je les avais photographiés, que je connaissais très bien Frank Black, que s'il y avait n'importe qui de la maison de disques j'allais rentrer sans problème. Mais ils ont rien voulu savoir. J'ai écouté le concert de dehors. Ils jouaient tellement fort que même dehors assis dans le parking du Zenith, j'entendais bien! C'était une belle soirée et honnêtement de dehors ça sonnait pas mal du tout! J'ai vu des photos apparemment ils ont tous pris 15 kilos mais bon, ça n'a jamais été un groupe joli les Pixies. Même à leur grande époque c'était pas des gravures de mode … Au niveau du son, j'ai trouvé ça bien… Et puis, il y a des reformations qui sont vraiment honteuses et donnent une mauvaise image de ce qu'était le groupe pour les générations nouvelles. Pour ce que j'ai entendu des Pixies ça sonnait pas si mal que ça et mieux vaut voir ça que ne pas voir les Pixies du tout. Il y a des groupes où il faut mieux ne pas aller voir la reformation pour éviter de pourrir le vieux souvenir. Là, pour les Pixies, ça sonnait pas mal et au niveau du look comme je te disais, même à la grande époque, c'est pas un groupe avec un show…
C'est justement un groupe qui a toujours fui le culte de l'image…
Le culte de l'image a toujours été là. Après il y a des groupes qui jouent plus là dessus que d'autres. Les Animals dans les années 1960′ soignaient pas forcément leur look non plus. Idem pour Creedence Clearwater Revival. Et tu avais des groupes qui étaient plus glam. Ce qui est important c'est de savoir si tu fais de la bonne musique ou pas. J'aime les trucs sobres comme les Pixies mais je peux aussi aimer un show à la Prince. Tu as aussi les Cramps c'est encore un autre style: rock dangereux, le truc théatral… Mais l'important n'est pas tant de savoir si tu restes planté derrière ton micro comme Frank Black ou pas. Après l'essentiel c'est est-ce que tu le fais bien ou avec passion? Ca c'est la vraie question.
Après trente ans de carrière, quel regard portes tu sur ton passé?
Franchement, j'aimerais bien avoir le temps de me poser cette question. Je ne sais pas comment ça se fait que je n'ai pas de temps. Je ne sais pas pourquoi la vie est comme ça. J'ai du mal à être dans le rétrospectif, j'aimerais bien, ce sont des questions importantes. Je suis vachement dans l'action, dans le mouvement, dans l'envie de faire. Des fois ça me donne le tournis. De temps en temps quand je suis tout seul dans un aéroport à attendre une connexion pendant trois heures dans un hall; là tout d'un coup, il y a vraiment rien d'autre à foutre, y a pas de connexion wi-fi pour faire mes mails pendant que j'attends. Là, je peux m'asseoir dans le fauteuil et me demander combien d'aéroports j'ai fait, combien de gens j'ai rencontrés, combien d'histoires j'ai vécu, … Ca donne un espèce de tournis et heureusement en général au bout de quelques minutes j'entends: « le vol machin est appelé à embarquer… ». Et je n'y pense plus. Un américain disait: « I am too busy to dire » (rires). Moi c'est un peu I am too busy to commencer à réflechir à ça ! Une chose est certaine: même s'il y a eu des trucs bien galère, même si on peut pas dire que je roule sur l'or, … honnêtement je me suis bien marré et je ne regrette pas du tout d'avoir fait ça comparé à un autre métier plus rénumérateur, plus 'safe'. Ca c'est l'essentiel. Même si ca peut être galère… C'est un métier où il faut beaucoup bosser, c'est quand même des sacrifices. C'est difficile par exemple de faire ce boulot là et d'avoir une vie de famille. Dans l'ensemble, je suis content même si des fois tu vois ceux qui ont une vie plus calme, qui partent en week-end en famille, tu te dis que c'est peut-être eux qui ont raison…
[Eric H.] Envoyez un message









