Alessandro Baricco | Cette histoire-là
[Folio - 2009]


[Titre original : Questa storia,
Parution italienne : 2005]
Certaines lectures vous font tant éprouver qu'elles vous inspirent de prime
abord un mutisme impuissant, contenant tout un flot de paroles désordonnées,
enthousiastes et émues. Pourtant il faudrait pouvoir l’expliquer, ce sentiment
complexe, évoquer les images, les sourires conquis, les petits rires francs
bondissant au-dessus des pages, le regard profond, vers l’intérieur, ce regard
qui croit avoir compris la guerre, l'essence d'une histoire qui n'est pas la
sienne. Une vie d’homme. Un homme qui aura laissé une impression intense dans
l’existence de ceux qui auront partagé un chapitre de son parcours, de son
circuit. Un circuit, oui, hanté d'automobiles rutilantes et meurtrières ; celles
des premières courses, celles qui font rêver, qui appellent les foules au bord
de la route. Et cet homme qui ne laisse personne indifférent, il me rappelle un
peu le doux visiteur que Pasolini met en scène dans son fabuleux 'Théorème' -
dont je ne connais que le livre, inoubliable plaisir littéraire -, juste pour
cet impact qu’il a sur les gens, cette manière de marquer leur vie. Autre écho
au grand auteur italien : l’odeur de la terre et des blés à la tombée du soir,
dans la chaleur estivale qui s'apaise. On le sent très précisément, ce parfum,
et on s’en enivre un peu.
Après avoir lu 'Les châteaux de la colère', on
est encore pris de vertige, mais différemment. Il y a pourtant la vitesse,
l’écriture qui vrombit. Il y a cette obsession de la piste et des moteurs. Mais
la mélodie est différente, plus lente, plus profonde. 'Les châteaux de la
colère' vous laisse enragé, abasourdi de beauté et de bruit. Ici, on se trouve
profondément touché par ce même type de beauté qui dort puis affleure, puis
retourne sommeiller au fond de l'onde. Une beauté inouïe qui réalise ce petit
miracle que vous jugeriez un peu niais, celui de retomber amoureux de la vie, de
l’amour, du destin. De saisir dans toute son étendue la courbe d’un rêve, la
splendeur d’une séquence, d’une parenthèse. Il y a cette joie curieuse qui
palpite encore, quelques minutes après avoir fermé le livre, et tandis que
j’écris cette chronique, persuadée que je lirai un à un tous les livres de cet
auteur, doucement, dans les années qui viennent, je ne peux que souhaiter de
tout mon cœur que beaucoup auront la curiosité d’aller y jeter un œil, sur cette
écriture de musicien, sur cet univers qui comprend si bien le silence, le regard
dans le lointain. Une écriture qui donne envie, de tout, d’y aller. Une
expérience intense en tous les cas.
[Clémence]
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