André Derval | ‘Voyage au bout de la nuit’ de Louis-Ferdinand Céline – Critiques 1932-1935
[10|18 - 2005]


S’il ne fallait garder du XXe siècle qu’un seul roman français, il
pourrait s’agir du ‘Voyage au bout de la nuit’ de Louis-Ferdinand
Céline.
En introduisant une véritable rupture dans l’ « art » romanesque,
le ‘Voyage’ effectué par Bardamu au bout de la misère humaine, a
indéniablement marqué son époque, et bien plus que son époque, la
littérature française en son entier.
Rares furent en effet les romans provoquant tant de controverses
au moment de sa sortie, et se voyant offrir une telle destinée dans le
paysage littéraire français. Véritable phénomène qui, en 1932, occupa
les gazettes littéraires durant de longues semaines, le ‘Voyage au bout
de la nuit’ continue, presque 80 ans après sa sortie, à fasciner, même
si la personnalité très controversée de son auteur suscite réticences
et réserves dès lors qu’il s’agit d’aborder ce qui se révéla être l’un
des romans majeurs du XXe siècle.
C'est pourquoi la démarche entreprise par André DERVAL, et
consistant à présenter un recueil de 70 critiques parues de 1932 à
1935 est d’un grand intérêt pour deux raisons.
En premier lieu, de très nombreux critiques littéraires, écrivains
et penseurs critiquèrent, encensèrent ou analysèrent ce roman à sa
sortie ; le recueil de critiques publié par 10-18 (après une première
parution aux Editions de l’IMEC en 1993) regroupe ainsi des signatures
aussi prestigieuses que celles d’André Maurois, Georges Bernanos,
François Mauriac, Maxime Gorki, Lucien Descaves, Léon Daudet, Paul
Nizan ou encore Léon Trotsky…
En second lieu, toutes ces critiques présentent l’avantage d’avoir
été écrites dans le contexte de l’époque, alors que Louis-Ferdinand
Céline était encore un inconnu, et ne faisait pas l’objet de l’opprobre
qui l’entoure depuis la seconde guerre mondiale, et les pamphlets
antisémites publiés entre 1937 et 1941 ; autrement dit, voilà des
critiques qui ne s’intéressent qu’au livre en lui-même, sans qu’aucune
importance ne soit accordée à l’homme derrière l’œuvre, et pour cause
puisqu’à l’époque le docteur Louis-Ferdinand Destouches venait
seulement de passer subitement de l’ombre à la lumière par la seule
publication de son premier roman.
Face à un roman aussi déroutant, les critiques littéraires
cherchèrent à se raccrocher à quelque chose de connu. Mais le ‘Voyage’
était si novateur que la comparaison avec des auteurs aussi différents
que Rabelais, Mirbeau, Aragon, Cendrars, Bloy, Lautréamont, Zola,
Villon, Mac Orlan ou encore Conrad ne put , et ne voulut, masquer le
caractère véritablement révolutionnaire du roman de Céline.
Révolutionnaire, le ‘Voyage’ l’était assurément, inventant à lui
seul un nouveau style littéraire, en couchant à l’écrit dans un récit
extrêmement rythmé un langage non seulement parlé, mais en outre
populaire, voire parfois obscène. Nombreux furent ceux à être emportés,
avec un délice plus ou moins masochiste, dans le tourbillon étouffant
de la verve et de la truculence céliniennes ; la prose de Céline est
ainsi pour Georges Altman « un cri d’écorché vif » qui « grince », «
gémit » et « ricane méchamment » ; certains cependant n’hésitèrent pas
à parler de « diarrhée verbale », ou encore de « style vulgaire », en
dénonçant en outre un procédé artificiel démasqué par l’apparente
contradiction entre le langage utilisé et la culture du narrateur.
Si cette critique est dans les années 1930 l’une des critiques
majeures apportées au ‘Voyage’, elle doit cependant être replacée dans
le contexte d’une époque où la littérature pouvait apparaître guindée
et bourgeoise (c'est ainsi que Paul Nizan, dans L’Humanité, oppose
Céline aux « nains si bien frisés de la littérature bourgeoise »).
En revanche, là où tous les critiques s’accordent, c'est pour
déceler dans le ‘Voyage au bout de la nuit’, une noirceur, une misère,
une colère, une rage certes difficilement soutenables mais surtout
terriblement humaines. Si le ‘Voyage’ semble être « un long tunnel
angoissant et brumeux », « un lourd fleuve noir qui charrie des
cadavres d’illusions et d’espoirs morts », il est avant tout « un long
cri qui n’a pas fini d’ébranler les hommes », « une prodigieuse épopée
de la misère humaine », faisant ainsi de Céline l’auteur du roman dont
tous les naturalistes avaient rêvé, sans jamais pouvoir l’écrire.
L’impression laissée par ce roman est si forte que le reproche d’une
exagération excessive de la noirceur de l’Humanité qui nuirait à la
crédibilité de l’auteur, n’apparaît finalement que subsidiaire, tant le
génie de ce texte ne réside certainement pas dans la crédibilité mais
bien dans ce que Lucien Descaves décrivait comme un « ruissellement
continu d’images d’une audace, d’une vie, d’une vérité surprenantes ».
Débarrassé des oripeaux de l’antisémitisme accolés
traditionnellement à Céline dès que l’on parle de son œuvre, sans
qu’aucune distinction ne soit d’ailleurs faite entre ses œuvres
antisémites et les autres, le ‘Voyage’ ressort incontestablement
grandi, et « lavé », de ce recueil de critiques (Nizan, Trotski et
Lévi-Strauss sont en effet singulièrement enthousiastes sur la valeur,
tant littéraire que politique du ‘Voyage au bout de la nuit’).
Le chef d’œuvre est tel qu’il n’avait finalement peut-être pas besoin de ça…
Mais le plaisir éprouvé à lire toutes ces critiques est si grand
que ce recueil paraît indispensable, à la fois pour ceux qui aiment
déjà Céline, mais aussi et peut-être surtout, pour ceux qui garderaient
une réticence envers l’écrivain, sans jamais avoir pris la peine de la
surmonter par la lecture de cette pièce maîtresse de la littérature
française.
[Nepenthes]
www.10-18.fr