Anne Delaflotte Mehdevi | La relieuse du gué
[Gaïa Editions - 2008]


« J’avais attendu qu’André soit parti pour mieux croquer dans la
chouquette d’où s’égrenèrent des éclats de sucre qui crépitèrent sur le
parquet, les autres fondaient délicieusement sous ma langue. Suie et
sucre. Suie. Je n’oubliais rien du livre, ni de l’homme dont
j’attendais l’appel. »
Une jeune femme s’installe dans un trou perdu, à Montlaudun, en
Dordogne. Sur les traces de son grand-père, elle vient d’acquérir un
atelier dans une ruelle où elle exerce son nouveau métier : celui de
relieuse. Elle restaure, avec passion et minutie, des livres anciens.
Un jour de pluie, un homme débarque dans sa boutique. Elle tombe sous
son charme, tandis qu’il lui dépose un ouvrage mystérieux, beau et
unique. Début d’une histoire d’amour à travers ces pages roses ? Pas
vraiment. Quelques pages plus loin, victime d’un accident, l’homme
décède. S’ensuit une enquête douce, savoureuse et romantique sur fond
de tirages de Cyrano de Bergerac.
Une enquête menée par la relieuse sur l’identité du défunt
propriétaire et du contenu de l’ouvrage, sa forêt et le fanum
représentés. Sur son périmètre d’investigation, des personnages
attachants se succèdent et se mêlent : André le boulanger, M. Roche, le
bijoutier mais surtout horloger, les deux sœurs de l’épicerie (la folle
et l’imprévisible), Sébastien, le jeune cordonnier aux affichettes de
porte…Tous ces gens deviennent indispensables à l’intrigue, qui
bouleverse les habitudes de la ruelle et des villages alentour : une
sorte de nouveau jeu avec remontées acides de mémoire. Et seul, à la
morgue, en haut de la colline, le mort sans nom et sans proche
qui…attend ?
Ce livre est captivant. Il se laisse absorber avec facilité et
élégance. Oui, « La relieuse du gué », dans le style, sa localisation,
ses mots et sa première personne narrative est un livre élégant et
simple. Il n’y a pas de sensationnel, mais beaucoup d’émotions sur ce
parcours de détective atypique. Puis la progression de l’enquête bluffe
! Le sac de nœuds déroule un fil lisse : ça se lie et se délie avec
délicatesse et un brin de naïveté. Toute une gamme de tensions, avec
obstacles et nouvelles portes d’indices, est appréhendée et appréciée
autant par le lecteur que par la narratrice. Une structure vraiment
vivante dans un paysage d’ordinaire calme et tout cela grâce à un livre
!
Ce livre, dans le livre, construit l’histoire. Le Livre comme un
ami, comme une source de revenus et de passion…. « La relieuse du gué »
est une véritable ode à la vie du livre ! Enfermée dans son atelier,
telle une religieuse dévouée, Mathilde réanime. Le métier de relieuse
pour les aider à surmonter leur vieillesse naturelle et les lancer
d’appoint vers les siècles à venir. On visualise bien ce voyage à
travers le temps (ainsi que l’envie de conservation et de mémoire) avec
le passage en compagnie de l’Abbé Maupin. Transmettre, tel est le but
de l’enquête initiale et la destinée de l’ouvrage du fanum.
Premier roman de Anne Delaflotte Mehdevi qui a quitté, comme son
héroïne, un métier à prédestination diplomatique pour faire celui de
relieuse…Du coup, on rapproche forcément les deux femmes, mais on
constate aussi la précision des détails sur ce métier rare, et surtout
cette visible passion pour cet art et les livres.
Je conseille fortement « La relieuse du gué ».
[Anne A.]
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