Papercuts, le webzine qui tranche
« Les amateurs de chasse prétendent que le lièvre est en proie à une agonie plus terrible pendant la poursuite des lévriers que lorsqu'il se débat entre leurs griffes »*
Ecrit en 1819 par Walter Scott, traduit et remodelé par Alexandre Dumas en 1862, pour l'histoire, nous sommes au XIIème siècle. Après la victoire des Normands sur les Saxons, durant l'emprisonnement de Richard Cœur-de-Lion, c'est ici en terre d'Angleterre, que nous suivons le héros de ce roman, Ivanhoé. Une complicité s'installe immédiatement : l'auteur rassure le lecteur sur ses possibles lacunes historiques et les comble dès les premières pages. Le roman historique devient donc accessible. Il est, de plus, très intéressant, bourré d'intrigues, cynique à souhait, bien structuré et rythmé. Bref, Ivanhoé fait du bien à la littérature et aux lecteurs.
On ressent tout de même l'écriture classique. Un peu lourde dans les tournures de phrases et sur les mots, qui demandent une attention supplémentaire par rapport aux romans modernes. Qu'importe la légèreté ou non à digérer, car quand on y plonge, le reste nous paraît factice. Nous passons de la fête de la lice à Ashby à l'attaque du château de Torquilstone, avec un détour dans la forêt des outlaws de Sherwood. D'un lieu à un autre, par un raccord clin d'œil au lecteur, on déambule dans une prison isolée à un banquet appétissant, d'un périple à cheval à un ermitage. Pas de temps morts et de belles répliques acides surplombent l'absurdité et la rancœur camouflée, comme le procès de Rebecca et son verdict retourné ou ce passage :
« - S'il plaît à Votre Révérence, ajouta Dennet, un prête ivre était venu rendre visite au sacristain de Saint-Edmond…
- Il ne plaît pas à Ma Révérence, répondit l'ecclésiastique, qu'il y ait eu là un animal tel qu'un prête ivre, ou, s'il y en a eu, qu'un laïque le dépeigne comme tel. Sois poli, mon ami, et conclus de là que ce saint homme était abîmé dans une méditation qui rendait sa vue trouble et ses pieds chancelants comme s'il fût gorgé de vin nouveau. Cela peut arriver, je le sais par expérience. »
La force de ce roman est, à mon avis, l'humour. Tout est dans les situations (incongrues, quiproquesques, courageuses ou lâches) et dans la subtilité des dialogues. Des pics chevaleresques, parfois bourrus, parfois à la manière d'un soufflet, qui induisent un sourire taquin au visage du lecteur. Des personnages caricaturaux mais pleins de chair (Prince Jean, le chevalier Fainéant, Ulfried/Ulrica, Réginald de Front-de-Bœuf, le bouffon Wamba ou Cédric ze saxon), aux multiples couches sociales dans leur contexte (les vaincus, les vainqueurs, l'ordre des Templiers, la succession au trône) sont mélangés à de nombreuses intrigues (kidnapping de demoiselles, jugements, alliance). Et à travers tout cela : des dialogues énormes !!! Celui du frère de Saint Dunstan et du chevalier noir est mémorable : l'un cachant le luxe, l'autre l'encourageant subtilement de l'exposer pour en faire profiter les deux volontairement. Un régal !
N'oublions pas : la bonne dose d'Histoire romancée qui nous traîne au temps des chevaliers et des châteaux. Après… que la romance dépasse légèrement la réalité n'est pas un souci. Pour ma part, grâce à ce tout ci-dessus (changement de lieux permanents, rencontres multicroisées, personnages colorés, intrigues laissées de côté puis ranimées), je me suis immergée et imprégnée de l'ambiance et de la chaleur du livre, pendant toute sa durée. Pourquoi demander à un livre autre chose que la profondeur d'évasion, qui en plus est teintée d'historique ? Une dose de romantisme ? Aaaah…quelle chance d'être secourue par un preux chevalier…
Bref, je conseille cet ouvrage, pour son bon moment en compagnie de l'Humour, de l'Histoire et d'une belle écriture. Pour sa structure narrative qui fait rebondir chaque péripétie, grâce à de courts chapitres, et redonne du peps à la lecture, le rythme pourtant soutenu des faits ne lassent pas. Pour la complicité auteur/lecteur de prises à partie (les notes en bas de page étonnent, car volontairement conscientes). La multitude de personnages fait défaut au départ et le regard sur la communauté juive (du fait de lire ce roman en 2008) est déroutant par son direct, on s'y fait : les chemins se brisant et le cynisme compris.
De plus, on peut dire que lire du Alexandre Dumas fait classe ! Le terminer incite à dire que ce n'était pas si terrible et même très agréable. Profitez alors de la réédition de Bartillat pour vous faire une idée.
* « Nous ne garantissons nullement l'exactitude de ce trait d'histoire naturelle, que nous reportons sur l'autorité du manuscrit Wardour » (p.238)
[Anne A.]









