Papercuts, le webzine qui tranche
(livre + CD audio)
André Gorz (1923-2007) s'est toujours distingué par sa discrétion, sa volonté de ne pas frayer avec le pouvoir, d'éviter de se perdre dans un désir aveugle de reconnaissance. Au-delà de sa « Lettre à D. » qui a pu tant émouvoir, il y a surtout une pensée qui a su embrasser les problématiques majeures de notre société, de l'individu à la collectivité. André Gorz était intègre, avec une certaine rage tranquille qui a posé les bonnes questions, et d'une manière qui est tout à son honneur. Il a préféré se nourrir des écoles de pensée plutôt que d'adhérer aux emportements du groupe. Il a pensé par lui-même et pour tous, se référant au réel. Il fut un des premiers à envisager l'écologie dans une perspective politique tout en s'inquiétant de ses possibles débordements. Il a structuré sa pensée par le recul, quant au capitalisme, quant au communisme. Il a pensé pour la personne, et non pour le pouvoir. Il a regardé au travers des murs, a désigné ces murs en remettant en question leur légitimité.
«Toute personne a commencé par être un enfant, c'est à dire que les critères de jugement, la structuration de sa personne qui vont la caractériser dans son âge adulte lui ont été imposés à une époque où elle ne pouvait pas se défendre et qu'elle a toujours vécu sa socialisation, son éducation comme une violence, un arbitraire qui lui a été imposé. Il y a toujours une réserve d'insoumission, de rébellion, de contestation dans toute personne. Personne ne peut s'identifier totalement avec son être social et c'est cet écart entre le vécu personnel et l'image de soi-même que la culture, que la société vous oblige d'assumer, c'est cet écart qui fait la créativité artistique, culturelle, philosophique d'une personne. Si cet écart n'a pas la possibilité de se donner les moyens de son expression, c'est à dire d'une contestation qui est la liberté même de se remanier, de se redonner une existence que l'on ne tient que de soi-même alors vous retombez dans le conformisme, l'utilitarisme le plus plat et vous n'avez que des individus qui sont à peu près pareils les uns aux autres. » [extrait d'entretiens]
Son œuvre est d'une richesse extraordinaire et contribue à faire évoluer son propre regard sur le monde. S'étonner encore et davantage sur les fondements branlants d'une société qui se veut père et mère, mais qui dépossède, en même temps, chacun de sa propre capacité à se mouvoir vraiment dans le corset des institutions. La preuve en est notre quête de reconnaissance par le groupe, notre confiance excessive dans une multitude de codes qui nous empêchent de porter un regard plein et confiant sur autrui. Il règne une sorte d'insécurité quant aux images, mais une prise de conscience a commencé à se propager au fil des années et des questionnements. Et cela est extrêmement positif.
Au sortir de ses mots, dévisager notre société avec objectivité. Il est vrai que tout évolue, trop lentement à notre goût mais les choses avancent. Nous découvrons par la force des choses cette sobriété heureuse qui est de consommer autrement. Se tourner vers l'économie de seconde main. Manger des produits sains issus de l'agriculture biologique, se préoccuper de leur provenance, des conditions dans lesquelles ils ont été rassemblés, fabriqués. Déserter les centres commerciaux. Nous nous rendons compte peu à peu que les choses sont organisées à grande échelle et de manière illogique, non seulement parce qu'elles perpétuent et aggravent les inégalités entre les hommes, mais parce que la possession matérielle ne semble pas pleinement satisfaire. Qui croit encore à la croissance ? On s'étonne progressivement de la prolifération d'objets en plastique que l'on peut jeter si facilement, de cette ribambelle de postes, de jobs, comme autant d'engrenages grinçant dans une mécanique qui semble se tromper de direction.
On se demande pourquoi l'on travaille. Au-delà des considérations économiques évidentes liées à la survivance, mais sur l'utilité réelle de tout cela : les loisirs prédéfinis et non créatifs, la production de denrées alimentaires qui ne respectent rien ni personne, et encore moins notre organisme. Il y a ces métiers que l'on idéalisait, mais qui ne sont que fonctionnaires, conformistes.
Et puis cette culpabilisation si l'on ne trouve plus de travail, se sentir inutile au chômage, ni plus utile dans une activité qui ne sert que les images. Du creux. La liberté d'interroger, on est heureux de lui faire une place dans notre vie, d'une manière ou d'une autre.
Alors, tout naturellement, doucement mais sûrement, les choix évoluent, chacun se rapproprie son existence après avoir traversé un flot d'interrogations parfois douloureuses. On remarque ici et là ceux qui font un pas de côté. Les gens se détournent du capitalisme parce qu'il ne leur convient pas. Tout simplement. Le samedi après-midi ne suffit pas à fermer les yeux sur une semaine qui fait mal aux nerfs. Emporter des étoffes neuves, des objets idéalisés pour se réconforter immédiatement dans l'illusion d'appartenir à un groupe, ou se retrouver soi, semble attaché à un âge bientôt révolu.
C'est parce que chacun se rend compte par lui-même qu'il faut rester optimiste, même si nous ne verrons peut-être pas de notre vivant l'évidence de cette évolution, la mutation de notre système économique. Les choses avancent et c'est tout ce qui importe.
André Gorz (1923-2007) s'est toujours distingué par sa discrétion, sa volonté de ne pas frayer avec le pouvoir, d'éviter de se perdre dans un désir aveugle de reconnaissance. Au-delà de sa « Lettre à D. » qui a pu tant émouvoir, il y a surtout une pensée qui a su embrasser les problématiques majeures de notre société, de l'individu à la collectivité. André Gorz était intègre, avec une certaine rage tranquille qui a posé les bonnes questions, et d'une manière qui est tout à son honneur. Il a préféré se nourrir des écoles de pensée plutôt que d'adhérer aux emportements du groupe. Il a pensé par lui-même et pour tous, se référant au réel. Il fut un des premiers à envisager l'écologie dans une perspective politique tout en s'inquiétant de ses possibles débordements. Il a structuré sa pensée par le recul, quant au capitalisme, quant au communisme. Il a pensé pour la personne, et non pour le pouvoir. Il a regardé au travers des murs, a désigné ces murs en remettant en question leur légitimité.
«Toute personne a commencé par être un enfant, c'est à dire que les critères de jugement, la structuration de sa personne qui vont la caractériser dans son âge adulte lui ont été imposés à une époque où elle ne pouvait pas se défendre et qu'elle a toujours vécu sa socialisation, son éducation comme une violence, un arbitraire qui lui a été imposé. Il y a toujours une réserve d'insoumission, de rébellion, de contestation dans toute personne. Personne ne peut s'identifier totalement avec son être social et c'est cet écart entre le vécu personnel et l'image de soi-même que la culture, que la société vous oblige d'assumer, c'est cet écart qui fait la créativité artistique, culturelle, philosophique d'une personne. Si cet écart n'a pas la possibilité de se donner les moyens de son expression, c'est à dire d'une contestation qui est la liberté même de se remanier, de se redonner une existence que l'on ne tient que de soi-même alors vous retombez dans le conformisme, l'utilitarisme le plus plat et vous n'avez que des individus qui sont à peu près pareils les uns aux autres. » [extrait d'entretiens]
Son œuvre est d'une richesse extraordinaire et contribue à faire évoluer son propre regard sur le monde. S'étonner encore et davantage sur les fondements branlants d'une société qui se veut père et mère, mais qui dépossède, en même temps, chacun de sa propre capacité à se mouvoir vraiment dans le corset des institutions. La preuve en est notre quête de reconnaissance par le groupe, notre confiance excessive dans une multitude de codes qui nous empêchent de porter un regard plein et confiant sur autrui. Il règne une sorte d'insécurité quant aux images, mais une prise de conscience a commencé à se propager au fil des années et des questionnements. Et cela est extrêmement positif.
Au sortir de ses mots, dévisager notre société avec objectivité. Il est vrai que tout évolue, trop lentement à notre goût mais les choses avancent. Nous découvrons par la force des choses cette sobriété heureuse qui est de consommer autrement. Se tourner vers l'économie de seconde main. Manger des produits sains issus de l'agriculture biologique, se préoccuper de leur provenance, des conditions dans lesquelles ils ont été rassemblés, fabriqués. Déserter les centres commerciaux. Nous nous rendons compte peu à peu que les choses sont organisées à grande échelle et de manière illogique, non seulement parce qu'elles perpétuent et aggravent les inégalités entre les hommes, mais parce que la possession matérielle ne semble pas pleinement satisfaire. Qui croit encore à la croissance ? On s'étonne progressivement de la prolifération d'objets en plastique que l'on peut jeter si facilement, de cette ribambelle de postes, de jobs, comme autant d'engrenages grinçant dans une mécanique qui semble se tromper de direction.
On se demande pourquoi l'on travaille. Au-delà des considérations économiques évidentes liées à la survivance, mais sur l'utilité réelle de tout cela : les loisirs prédéfinis et non créatifs, la production de denrées alimentaires qui ne respectent rien ni personne, et encore moins notre organisme. Il y a ces métiers que l'on idéalisait, mais qui ne sont que fonctionnaires, conformistes.
Et puis cette culpabilisation si l'on ne trouve plus de travail, se sentir inutile au chômage, ni plus utile dans une activité qui ne sert que les images. Du creux. La liberté d'interroger, on est heureux de lui faire une place dans notre vie, d'une manière ou d'une autre.
Alors, tout naturellement, doucement mais sûrement, les choix évoluent, chacun se rapproprie son existence après avoir traversé un flot d'interrogations parfois douloureuses. On remarque ici et là ceux qui font un pas de côté. Les gens se détournent du capitalisme parce qu'il ne leur convient pas. Tout simplement. Le samedi après-midi ne suffit pas à fermer les yeux sur une semaine qui fait mal aux nerfs. Emporter des étoffes neuves, des objets idéalisés pour se réconforter immédiatement dans l'illusion d'appartenir à un groupe, ou se retrouver soi, semble attaché à un âge bientôt révolu.
C'est parce que chacun se rend compte par lui-même qu'il faut rester optimiste, même si nous ne verrons peut-être pas de notre vivant l'évidence de cette évolution, la mutation de notre système économique. Les choses avancent et c'est tout ce qui importe.
[Clémence]









