Papercuts, le webzine qui tranche
Deux tomes, un peu plus de 1000 pages en tout pour une partie
d'échec très particulière. Tout commence dans un camps de concentration
avec Saul Laski personnage central de l'histoire . Pourtant ces romans
n'ont rien d'historique. Alors pourquoi un camps de concentration ?
Parce que le thème de l'humanité est cher à Dan Simmons. Et quoi de
plus significatif que les camps pour écrire l'humiliation et
l'aliénation.
Notre héros Saul Laski raconte ce qu'il a ressenti un soir lorsqu'un
caporal allemand est entré dans son baraquement. Un véritable viol
mental ! « Saul sentit quelque chose.[…] Quelque chose le frappa, puis
le pénétra.[…] Il sentait quelque chose dans son esprit, une présence
froide drapée dans une étincelante aura de douleur. Des images
dansaient devant ses yeux. » Cet homme mystérieux, ce Oberst, possède
le « don » terrifiant de pénétrer l'esprit des êtres et la cruelle
faculté de les manipuler. Son jeu favori vous l'aurez deviné : les
échecs ! Mais avec une petite variante perverse : les pions sont joués
par des humains. Pour ces dernier la règle du jeu est de rester en vie
à tout prix ! Lors de viol mental Saul a percu une chose troublante
qu'il dévoile lors d'une discussion avec deux autres personnages, à
savoir Nathalie et le shérif Gentry :
« — […] Par chance, quand l'Oberst était… dans mon esprit, impossible
de le formuler autrement… j'ai eu un aperçu de ses pensées…
—Télépathie ? demande Nathalie.
— Non, pas vraiment. Pas comme on décrit la chose dans les romans de
science-fiction. C'était un peu comme un rêve dont on essaye de se
souvenir une fois réveillé. Mais j'ai suffisamment perçu les pensées de
l'Oberst pour comprendre qu'il n'avait pas coutume de fusionner avec
ses pions comme il l'avait fait avec moi en m'utilisant pour tuer der
Alte – le vieux S.S. Il voulait jouir de cette expérience en totalité,
en savourer la moindre des nuances et des sensations. J'ai eu
l'impression qu'il utilisait d'ordinaire ses pions comme tampons entre
lui-même et la douleur éprouvée par ses victimes. »
Un mélange de genres et de styles qui permet d'apprécier le talent
d'écriture de Dan Simmons. Partagé entre horreur, enquête policière et
suspens, le lecteur se laisse guider à travers le monde des humains à
la fois emprunt de solidarité des plus sincères, et pervers. À travers
cette maîtrise du palpitant Dan Simmons s'adonne à une réflexion
profonde sur la nature même de l'homme et ses facultés à survivre, à se
battre jusqu'au bout pour sauver ce qui leur reste de dignité : « Je
vivrai. Cette pensée était un ordre, un impératif qu'il s'enfonçait
dans le crâne avec tant de force que même son corps affamé et meurtri
ne pouvait défier sa volonté. »
Un réel travail d'analyse psychologique des personnages et qui fait la force du style de cet auteur américain “multitâche”.
En bref ces deux romans ne laissent pas indifférent. Ils suscitent la
révolte, la réflexion, la sensibilité mais ils donnent surtout espoir.
La quête de Saul Laski est partagée par le lecteur. Nous voulons
effacer de notre mémoire le démon qui nous hante, ou du moins à
continuer de vivre en ayant le sentiment d'avoir pris sa revanche. Nous
voulons retrouver celui qui a réussi à nous manipuler, à nous faire
accomplir des actes horribles, voilà pourquoi nous - notre héros -
continuons à vivre. Nous voulons comprendre Oberst et tous ceux qui
usent du « talent ».
(Réédité par les éditions Gallimard en format poche en 2000)
[MeI]









