Papercuts, le webzine qui tranche
Paru en 1918, un an avant le décès de son auteur qui fut à la fois
journaliste, historien, homme politique et critique littéraire, cet
ouvrage restera une référence incontournable en la matière. Il est une
éblouissante – mais éreintante – synthèse de près d'un siècle de
bouleversements mais également une fine analyse au regard objectif et à
la plume savoureuse et impliquée.
On découvre l'homme et son temps, la magnifique amitié avec Engels durant quarante années, la complémentarité de leurs personnalités au service d'une même vérité.
Marx et son approche philosophique, sa titanesque puissance de réflexion, cet excès dans l'avidité à comprendre et démontrer au détriment de sa santé et de sa vie familiale. Engels ayant quant à lui l'intelligence plus pratique, grand esprit lui aussi mais bon vivant face à l'ours taciturne qu'il cadre et secourt comme il peut quand ce dernier pousse l'autocritique jusqu'à faire durer l'écriture d'un ouvrage au-delà des limites raisonnables ; ou s'avère incapable de gérer les maigres ressources financières de son ménage.
Il est sain d'envisager le personnage mythique que fut Marx avec recul, échappant ainsi au culte de la personnalité qui, bien qu'il s'en soit défié avec bourrades tout au long de sa vie, s'est accolé à son souvenir. Mehring rend justice aux victimes de son intransigeance, étudie les situations et rétablit une diversité de points de vue qui certes fut la raison de l'échec de l'Internationale, mais demeure tout autant une réalité sur laquelle méditer.
De la difficulté d'avancer tous ensemble dans une même direction. Certains favorisant la pensée, d'autres l'action, et dès lors qu'il s'agit de concrétiser la philosophie, faudrait-il se fier à l'ambivalence de l'outil politique ou se laisser convaincre par la solution anarchiste ? Sans oublier tous ceux qui n'ont compris que partiellement les acquis philosophiques, économiques et historiques, et d'autres qui ont discrédité le socialisme et le communisme par des coups d'éclat sans autre profondeur que la soif de reconnaissance. Tous ceux-là ont pourtant fait l'histoire, ont nourri l'agitation nécessaire aux changements, aux questionnements, et il est très intéressant de chercher à comprendre comment les antagonismes ont été moteur d'avancée.
L'essentiel était de prendre conscience de la donnée sociale, et cela par l'expérience directe ou vue de l'extérieur. Si l'Etat ne peut brûler les étapes de son évolution historique, il peut réagir aux soubresauts de ses voisins et ainsi agir par émulation. Le climat révolutionnaire de l'Europe du XIXe siècle s'ouvrant au libéralisme bourgeois et à la volonté des peuples de disposer d'eux-mêmes ne laisse pas de place au temps mort. Mehring dispose du recul des années, et nous plonge dans le vertige intellectuel et actif de ces protagonistes placés au cœur du tumulte, multipliant les pronostics sur l'aboutissement d'une guerre déclarée ou malmenant la pensée d'Hegel pour soit justifier la continuité d'hier, soit nourrir la révolution d'aujourd'hui. Alors les luttes par voie de presse, les chicanes de penseurs, les hommes d'action faisant fi de tous ces mots qui écartent des faits, et qui pourtant offrent une solide assise au changement.
Marx use de son intelligence colossale et pose le capitalisme en système, démasque les mécanismes et les méfaits de la plus-value dans 'Le Capital' et renverse la dialectique historique d'Hegel en la délivrant de son idéalisme par sa conception matérialiste de l'histoire. En prenant les rapports de production et de propriété pour base de son raisonnement, le philosophe et économiste établit une vision de l'histoire qui, comme Hegel, voit les antagonismes comme dynamique, mais va plus loin en établissant que ceux-ci (en l'occurrence l'opposition entre classe dirigeante et classe opprimée par les rapports de production entretenus) déterminent le fait politique et social d'une époque, et que sous l'influence du progrès technique et d'une attitude conservatrice de la part de la classe dirigeante, ces rapports de production sont voués à aggraver des déséquilibres auxquels seule la Révolution peut remédier.
Cette pensée, on le sait, a dans la pratique trop souvent pris une ampleur désastreuse.
L'abolition d'un système de classes par la violence, d'autant plus si chaque individu n'a pas pleinement conscience de ce changement profond, n'est voué qu'aux dérives. Marx était trop impatient, il anticipait trop la réalisation de ces évolutions ; il oubliait non seulement le facteur temps nécessaire, mais aussi la faiblesse de la psyché humaine encore bien en retard sur ses possibilités. Il y a un fossé considérable entre la théorie et sa parfaite concrétisation.
Le capitalisme se caractérise par la quête du profit et l'accumulation des biens, il n'est qu'une projection de l'esprit humain à son degré le plus primaire, susceptible d'évoluer grâce à l'expérience. Le capitalisme dit sauvage dont nous vivons de plein fouet la lente désagrégation semble l'expérience nécessaire à la prise de conscience qu'il y a des mesures à enfin appliquer. Si ce système est le seul viable à notre époque, autant admettre qu'il ne peut reposer sur « les lois naturelles » qui le régissaient jusqu'à présent. Il est temps de prendre ses responsabilités et d'inclure la nuance.
Reconnaître ses limites est facteur de maturité, et il semble que d'intéressantes questions soient légion désormais. Il est donc primordial de poursuivre le combat, non pour une révolution en armes qui ne saurait être éclairée, mais pour l'élargissement d'une prise de conscience à l'échelle tant individuelle que collective qui fera sortir nos sociétés de l'adolescence de leur histoire. Seul un regard averti sur notre passé, sur les acquis de la pensée humaine pourra nous porter au-delà de la misère que nous cultivons par défaitisme.
On découvre l'homme et son temps, la magnifique amitié avec Engels durant quarante années, la complémentarité de leurs personnalités au service d'une même vérité.
Marx et son approche philosophique, sa titanesque puissance de réflexion, cet excès dans l'avidité à comprendre et démontrer au détriment de sa santé et de sa vie familiale. Engels ayant quant à lui l'intelligence plus pratique, grand esprit lui aussi mais bon vivant face à l'ours taciturne qu'il cadre et secourt comme il peut quand ce dernier pousse l'autocritique jusqu'à faire durer l'écriture d'un ouvrage au-delà des limites raisonnables ; ou s'avère incapable de gérer les maigres ressources financières de son ménage.
Il est sain d'envisager le personnage mythique que fut Marx avec recul, échappant ainsi au culte de la personnalité qui, bien qu'il s'en soit défié avec bourrades tout au long de sa vie, s'est accolé à son souvenir. Mehring rend justice aux victimes de son intransigeance, étudie les situations et rétablit une diversité de points de vue qui certes fut la raison de l'échec de l'Internationale, mais demeure tout autant une réalité sur laquelle méditer.
De la difficulté d'avancer tous ensemble dans une même direction. Certains favorisant la pensée, d'autres l'action, et dès lors qu'il s'agit de concrétiser la philosophie, faudrait-il se fier à l'ambivalence de l'outil politique ou se laisser convaincre par la solution anarchiste ? Sans oublier tous ceux qui n'ont compris que partiellement les acquis philosophiques, économiques et historiques, et d'autres qui ont discrédité le socialisme et le communisme par des coups d'éclat sans autre profondeur que la soif de reconnaissance. Tous ceux-là ont pourtant fait l'histoire, ont nourri l'agitation nécessaire aux changements, aux questionnements, et il est très intéressant de chercher à comprendre comment les antagonismes ont été moteur d'avancée.
L'essentiel était de prendre conscience de la donnée sociale, et cela par l'expérience directe ou vue de l'extérieur. Si l'Etat ne peut brûler les étapes de son évolution historique, il peut réagir aux soubresauts de ses voisins et ainsi agir par émulation. Le climat révolutionnaire de l'Europe du XIXe siècle s'ouvrant au libéralisme bourgeois et à la volonté des peuples de disposer d'eux-mêmes ne laisse pas de place au temps mort. Mehring dispose du recul des années, et nous plonge dans le vertige intellectuel et actif de ces protagonistes placés au cœur du tumulte, multipliant les pronostics sur l'aboutissement d'une guerre déclarée ou malmenant la pensée d'Hegel pour soit justifier la continuité d'hier, soit nourrir la révolution d'aujourd'hui. Alors les luttes par voie de presse, les chicanes de penseurs, les hommes d'action faisant fi de tous ces mots qui écartent des faits, et qui pourtant offrent une solide assise au changement.
Marx use de son intelligence colossale et pose le capitalisme en système, démasque les mécanismes et les méfaits de la plus-value dans 'Le Capital' et renverse la dialectique historique d'Hegel en la délivrant de son idéalisme par sa conception matérialiste de l'histoire. En prenant les rapports de production et de propriété pour base de son raisonnement, le philosophe et économiste établit une vision de l'histoire qui, comme Hegel, voit les antagonismes comme dynamique, mais va plus loin en établissant que ceux-ci (en l'occurrence l'opposition entre classe dirigeante et classe opprimée par les rapports de production entretenus) déterminent le fait politique et social d'une époque, et que sous l'influence du progrès technique et d'une attitude conservatrice de la part de la classe dirigeante, ces rapports de production sont voués à aggraver des déséquilibres auxquels seule la Révolution peut remédier.
Cette pensée, on le sait, a dans la pratique trop souvent pris une ampleur désastreuse.
L'abolition d'un système de classes par la violence, d'autant plus si chaque individu n'a pas pleinement conscience de ce changement profond, n'est voué qu'aux dérives. Marx était trop impatient, il anticipait trop la réalisation de ces évolutions ; il oubliait non seulement le facteur temps nécessaire, mais aussi la faiblesse de la psyché humaine encore bien en retard sur ses possibilités. Il y a un fossé considérable entre la théorie et sa parfaite concrétisation.
Le capitalisme se caractérise par la quête du profit et l'accumulation des biens, il n'est qu'une projection de l'esprit humain à son degré le plus primaire, susceptible d'évoluer grâce à l'expérience. Le capitalisme dit sauvage dont nous vivons de plein fouet la lente désagrégation semble l'expérience nécessaire à la prise de conscience qu'il y a des mesures à enfin appliquer. Si ce système est le seul viable à notre époque, autant admettre qu'il ne peut reposer sur « les lois naturelles » qui le régissaient jusqu'à présent. Il est temps de prendre ses responsabilités et d'inclure la nuance.
Reconnaître ses limites est facteur de maturité, et il semble que d'intéressantes questions soient légion désormais. Il est donc primordial de poursuivre le combat, non pour une révolution en armes qui ne saurait être éclairée, mais pour l'élargissement d'une prise de conscience à l'échelle tant individuelle que collective qui fera sortir nos sociétés de l'adolescence de leur histoire. Seul un regard averti sur notre passé, sur les acquis de la pensée humaine pourra nous porter au-delà de la misère que nous cultivons par défaitisme.
[Clémence]









