Papercuts, le webzine qui tranche

Pour vous parler de l'œuvre unique de Louis-Ferdinand Céline, j'aurais pu choisir ‘Voyage au bout de la nuit', ‘Mort à crédit', ou encore la fameuse « trilogie allemande » constituée par les trois romans ‘D'un château l'autre', ‘Nord', et ‘Rigodon'.
Mais parce que tout le monde connaît déjà plus ou moins ces cinq romans majeurs, je préfère vous entretenir aujourd'hui d'un roman, moins connu, mais tout aussi extraordinaire que ceux sus-cités : ‘Guignol's Band'.
‘Guignol's Band' présente la particularité d'avoir été publié en deux parties, l'une du vivant de l'auteur, en 1944, et l'autre, sous le titre ‘Le pont de Londres', trois ans après le décès de Céline, en 1964, grâce à la redécouverte du manuscrit datant de 1944.
Mais la seconde partie est à ce point liée à la première (‘Le pont de Londres' commence en effet à l'endroit exact du récit où s'interrompait brutalement ‘Guignol's Band I') que ce qui est parfois présenté comme deux romans distincts, ne constitue en réalité qu'un seul roman (qui devait d'ailleurs à terme comporter trois, voire quatre ou cinq parties).

Après ‘Voyage au bout de la nuit' et ‘Mort à crédit', Louis-Ferdinand Céline continue, avec son troisième roman, à explorer de manière (très) romancée son passé.
Si ses deux premiers romans couvraient une période assez large de sa vie (l'enfance de Céline, la première guerre mondiale, les séjours de Ferdinand en Afrique et en Amérique, son installation comme médecin en banlieue parisienne), ‘Guignol's Band' relate, en deux épais volumes, les quelques années qu'il passa à Londres, durant la Grande Guerre, après la blessure reçue sur le champ de bataille.

Echappant au casse-pipe grâce à cette blessure, Ferdinand se retrouve donc à Londres, et Céline entreprend de nous conter les aventures de son « double », évoluant dans le milieu interlope des proxénètes français du Londres de 1915 et 1916.
Les rencontres les plus étonnantes se succèdent : Borokrom le chimiste terroriste, Cascade le caïd des proxénètes français, Van Claben le prêteur sur gages, le Colonel O'Colloghan, inventeur loufoque et sa nièce Virginie, Lolita avant l'heure, et surtout Sosthène de Rodiencourt, autant de personnages qui fourniront à Céline la substance lui permettant de nous tenir en haleine durant 700 pages grâce à des rebondissements incessants se succédant à une vitesse étonnante.

Et là réside l'immense force de ce roman ; comme dans l'ensemble de son œuvre romanesque et pamphlétaire, Céline fait véritablement vivre son récit grâce à une narration menée à un rythme haletant, ne souffrant d'aucun temps mort… Les deux parties de Guignol's Band sont en effet d'une densité narrative impressionnante, à tel point que le lecteur, happé par un tourbillon d'évènements délirants, ne peut se détacher du récit ; cette puissance de la narration est encore décuplée par l'utilisation de la langue, si particulière, de Céline, inventeur du « roman parlé ».

Avec ‘Guignol's Band', Louis-Ferdinand Céline nous offre donc 700 pages d'un récit loufoque, voire complètement burlesque, qui prend évidemment d'immenses libertés avec la réalité vécue par l'auteur quelques décennies auparavant, mais qui apparaît ainsi peut-être comme le roman le plus drôle de Céline. Ils ne sont pas rares les moments où le lecteur se surprend à rire de bon cœur aux aventures de Ferdinand.
Car drôle, voire désopilant, ‘Guignol's Band' l'est assurément. Mais là où dans le reste de son œuvre, les effets comiques de l'auteur sont toujours assombris par la noirceur du récit et le désespoir émanant des mésaventures du narrateur, ‘Guignol's Band' nous présente un comique de situation plutôt que le comique de dénonciation habituellement cher à Céline. On pourrait presque dire que ce roman porte la marque d'un esprit facétieux alors que Céline nous avait davantage habitué au cynisme.

Pour la première (et dernière) fois, Ferdinand semble en effet vivre un épisode, si ce n'est heureux, du moins suffisamment insouciant pour nous faire oublier tous les malheurs l'accablant dans les deux premiers romans de Céline. En outre, la pause est salutaire entre la dureté des pamphlets et celle des romans postérieurs à la Libération. Ce n'est d'ailleurs peut-être pas un hasard si ‘Guignol's Band' voit pour la première fois un Ferdinand amoureux ; une part de noirceur reste cependant présente car rien n'est jamais facile ni pur pour Ferdinand… Son amour pour la très jeune Virginie ne peut en effet laisser indifférent, et on pense immanquablement au très glauque ‘Lolita' de Nabokov…
Bien sûr, Ferdinand croule toujours sous les ennuis (on l'imagine d'ailleurs assez mal se la couler douce…), mais la misère et les difficultés qui transpirent des autres romans de Céline ne sourdent pas du bien-nommé ‘Guignol's Band'…

Corollaire de cette légèreté, assez inhabituelle chez l'auteur, ‘Guignol's Band' n'atteint pas la profondeur des romans précédant ou suivant cette débauche de cocasseries.
Malgré l'apparition, inattendue dans l'œuvre célinienne, du sentiment amoureux, Céline n'essaie pas de prendre son lecteur à la gorge comme il sait si bien le faire. Habitué à s'immerger totalement dans les sentiments du narrateur, l'amateur de Céline sera donc peut-être surpris de n'intervenir ici que comme simple spectateur des états d'âme du héros et d'aventures délirantes mais ne poussant pas à la réflexion ou à l'introspection.

Spectateur certes, mais de scènes si drôles, si vivantes, si intenses, qu'il faudrait être singulièrement mal inspiré pour passer à côté d'un tel délice.

[Nepenthes]

www.myspace.com/

Louis-Ferdinand Céline - Guignol's Band I et II

Archives

Zalem - ΣτίγμαDaniel Durchholz & Gary Graff - Neil Young, Long May You Run, l'histoire illustréeIdem - Good Side Of The RainSlash & Anthony Bozza - Slash, l'autobiographieGeneral Elektriks - Parker StreetIdem + Picore + Aucan - Divan du Monde49 Swimming Pools - The Violent Life And Death Of Tim Lester ZimboThe Last Morning Soundtrack - A Distance, A LackDear Reader - Idealistic AnimalsConstance - Once, Twice
Image Artiste Titre de l’œuvre Label/Editeur/Producteur Année Note Rubrique Chroniqueur Option

2012 - Papercuts.fr

Design by ReeKo - Developed by GrEgOoOo

Papercuting your favorites since 2006

Les chroniques