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Roberto Bolano

2666

[Christian Bourgois - 2008]

Notation : 5

En 2004, un an après la mort de l'écrivain chilien Roberto BOLAÑO, était publié son dernier roman, inachevé (bien que très proche de son état définitif), mystérieusement intitulé 2666.
Ce n'est que quatre ans plus tard que les Éditions Christian Bourgois proposent enfin aux lecteurs français la traduction de cette œuvre gigantesque, magistrale, qui marquera sans aucun doute la littérature sud-américaine d'une pierre blanche.
Initialement, et selon la volonté de l'auteur, cette fresque monumentale devait être publiée en cinq parties distinctes. Mais les héritiers et l'éditeur de Roberto BOLAÑO jugèrent préférable d'offrir l'intégralité de cette épopée en un seul volume, ce qui se révèle être un choix extrêmement judicieux.
Le résultat en est certes un pavé de plus de 1000 pages, mais les cinq parties se complètent si bien, tout en étant si différentes, que la publication en cinq fois aurait non seulement été terriblement frustrante pour le lecteur, mais aurait surtout nui à la compréhension et à l'appréhension de l'œuvre dans son ensemble.
En effet, si chaque partie pourrait éventuellement se passer de la partie qui la précède, aucune des quatre premières parties ne peut à l'inverse se passer de la partie qui la suit.
En outre, le fil conducteur du roman est déroulé de manière si subtile que seule une lecture continue des cinq parties composant le récit permet d'appréhender celles-ci comme formant un tout indivisible.

Car malgré la variété étonnante de son contenu, 2666 obéit à une logique bien précise, articulée autour de deux thèmes principaux : le récit du massacre de centaines de femmes à Santa Teresa, dans le désert du Sonora au Mexique (inspiré de l'histoire vraie de Ciudad Juarez, ville mexicaine dans laquelle 300 femmes furent tuées sans que l'affaire puisse être résolue), et l'évocation d'un mystérieux écrivain allemand de génie, Benno von Archimboldi.
Le lien entre ces deux récits n'apparaît nullement évident à première vue.
Ce lien sera esquissé dès la première partie, lorsqu'un groupe d'universitaires, spécialistes et fervents admirateurs d'Archimboldi part à la recherche de cet écrivain, que personne n'a jamais rencontré si ce n'est son éditeur, aujourd'hui décédé, et la femme de celui-ci ; or ces recherches aboutiront justement, au terme de la première partie, au cœur même de Santa Teresa. Dès lors, le lecteur n'aura de cesse de se demander quel rapport peut bien exister entre ce vieil écrivain insaisissable et le viol et l'assassinat de centaines de femmes.
Une fois cette question posée, le cœur du récit va pouvoir s'articuler autour de Santa Teresa.
Les deuxième et troisième parties vont servir à planter le décor par l'évocation d'un universitaire de Santa Teresa, le professeur Amalfitano (dont on avait fait la connaissance à la fin de la première partie), de sa fille, et d'un journaliste afro-américain venu couvrir un match de boxe à Santa Teresa et qui se retrouveront finalement mêlés à la tourmente criminelle qui pèse comme une chape de plomb sur la ville.
Ces trois premières parties, malgré une apparence de banalité, (apparence que la jonction des trois récits permet de dissiper aisément), sont en réalité un véritable plongeon progressif dans l'horreur, mais un plongeon qui se ferait au ralenti, laissant ainsi le temps au lecteur de s'imprégner de l'ambiance poisseuse, à la fois malsaine et mystérieuse qui semble entourer Santa Teresa. Là où pourrait s'installer l'ennui, tant tout semble ralenti, vient sourdre au contraire une curiosité mêlée d'impatience et d'angoisse, qui se voit récompensée par quelques rares révélations discrètement distillées, et dont la rareté fait toute la préciosité.
BOLAÑO, tout en ne révélant que le strict minimum, et même moins, parvient, grâce à un immense talent littéraire, à passionner son lecteur ; et lorsque survient un événement susceptible de faire croire que tout va enfin s'accélérer, BOLAÑO replonge aussitôt dans le cours de son récit, comme si rien ne s'était passé.
Ce n'est que dans la quatrième partie que l'immersion dans l'horreur s'accomplit enfin, presque comme un soulagement ; et si jusqu'alors, la chute avait été lente, longue, insupportable, elle trouve son terme avec une brutalité qui laisse le lecteur abasourdi. L'assassinat de dizaines de femmes est raconté sans fioritures, avec la froideur d'un rapport d'autopsie, tout juste humanisé par quelques récits parallèles mettant en lumière des personnages qui donnent une vraie consistance romanesque au récit un peu monolithique de ces assassinats en série. Les pages défilent, les assassinats se succèdent, le malaise s'insinue, la nausée s'installe... Pas de doute, le voyage à Santa Teresa n'a rien d'une partie de plaisir...
Et cela n'en rend que plus mystérieuse la présence d'un écrivain mondialement connu dans cet Enfer du bout du monde.
Il faudra replonger dans l'enfance d'Archimboldi, dans sa participation, distanciée mentalement et pourtant terriblement éprouvante, à la Seconde guerre mondiale, dans sa vocation d'écrivain, pour finalement trouver, non pas une réponse définitive à tous les questionnements posés durant près de 700 pages, mais au moins des pistes de réflexion, une ouverture vers une interprétation personnelle de cette fresque étonnante.

Car BOLAÑO met réellement à contribution l'imagination du lecteur et ses facultés d'interprétation ; ainsi, par de nombreux passages oniriques, où il nous fait revivre les rêves, souvent absurdes, parfois incompréhensibles, toujours obscurs, de ses personnages, il semble offrir des clés de lecture au lecteur qui devine confusément que ces rêves ont toujours une signification plus profonde qu'il n'y paraît au premier abord. Mais le lecteur est laissé seul face à ses interrogations : que chacun puisse interpréter à sa manière, c'est encore le meilleur moyen de rendre une œuvre littéraire vivante.

Grâce à une écriture élégante, élaborée, précise mais sachant aussi être poétique lorsque cela s'avère nécessaire, Roberto BOLAÑO propose donc avec 2666 une œuvre majeure dans le paysage littéraire mondial, une œuvre à la fois éblouissante et obscure qui, à n'en point douter, fait entrer l'écrivain chilien dans le Panthéon des grands écrivains de notre époque.

[Nepenthes]

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Roberto Bolano - 2666

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