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Suétone

Vie des douze Césars

[Bartillat - 2010]

Notation : 5

Il ne nous appartient pas de juger un classique caressé par l'oubli. Bartillat vient de rééditer la traduction – cinquantenaire - réalisée par Pierre Klossowski de cet ouvrage de référence. Pareille entreprise se doit d'être relayée car le rappel de l'existence de tels textes entraîne une foule de réflexions. Si nombre d'écrivains français de la fin du XIXe siècle s'étaient passionnés de ces lignes, il est grandement souhaitable de voir perdurer leur influence.

Suétone (70 – 140 env.) était responsable de la correspondance de l'empereur sous le règne d'Hadrien. Son cœur d'historien s'est aventuré avec bonheur et minutie parmi les montagnes d'archives alors à sa disposition. Les Vies des douze Césars paraîtront entre 119 et 122.

Les courtes biographies s'enchaînent, de Jules César à Domitien, relatant accession au pouvoir, accomplissements durant les règnes, et surtout les portraits, tant physiques que moraux. « Malheur à qui ne frémit pas en lisant Suétone ! ». Le sentiment de Flaubert est alors partagé à la lecture des vies de Tibère, Caligula et Néron notamment. Des vies qui inspirent l'horreur tant les abus et cruautés perpétrés dépassent l'entendement humain. Si Huysmans était allé très loin dans son portrait de Gilles de Rais (Là-bas), Suétone, par la froideur de sa plume, scandalise tout autant dans son rapport des faits.

Mis à part Titus à la bonté exemplaire et presque irréelle dans un océan de tyrannie, ainsi que Germanicus que beaucoup auraient aimé voir couronné de laurier, les caractères marquent par leurs excès et, malheureusement oui, leur humanité. Accorder le pouvoir à un individu qui n'a aucun recul psychologique et philosophique sur son rapport au monde et sur lui-même, c'est lui offrir l'occasion de fustiger à grande échelle en accord avec ses frustrations.

Il est étonnant de voir Rome, déjà cruellement meurtrie par les féroces caprices de Tibère, ne pas réclamer à cor et à cris le retour de la république et laisser Caligula prendre les rênes de l'empire de bien pire manière encore. Conspirations et empoisonnements étaient alors légion, et les excès du souverain venaient à être punis par le fer - souvent au service de l'ambition d'un autre. Ou dans le cas de Claude, hors du monde réel et manipulé par ses épouses et ses affranchis, par un plat de champignons vénéneux.

Chacun des profils intéresse, de par la volonté d'expansion pour les plus guerriers (l'infatigable Jules César), celle de consolidation des institutions pour les plus pacifiques (le sage Auguste, sans oublier Claude le bâtisseur qui multiplia les infrastructures abreuvant la cité). Ou encore pour le regard porté sur les dieux et les présages.

En ces temps reculés, sacrifices et haruspices avaient toute leur importance. Il était commun de tirer l'horoscope à la naissance et de s'en remettre au fatum, ou destin. Quoi de plus terrible que de savoir que l'on mourrait assassiné et abhorré de tous ? Etait-ce la raison pour laquelle certains, comme Tibère, ont donné libre cours à leurs folies, portés par un à quoi bon désabusé ?

De même il est intriguant de constater comme plusieurs empereurs cherchaient à organiser et élever des mœurs du peuple par des lois et châtiments terribles alors qu'eux-mêmes s'abandonnaient à la débauche et à l'adultère. César se distingue en cela, tandis qu'Auguste, en imposant une vie des plus austères à sa fille, vit cette dernière s'échapper de son emprise en menant une vie dissolue.

Constater l'impact d'une mère, d'une sœur, d'une épouse sur la manière de vivre et régner de ces hommes. Observer les conséquences d'une moindre estime de soi dans le recours à la torture, dans l'insouciance d'autrui que l'on change de condition sans respect aucun. Tibère aurait-il été à un tel tyran si Auguste ne l'avait séparé de force de son épouse adorée pour l'unir à sa fille ?

Ces hommes restent des hommes dont les vices et les vertus cherchent un équilibre mis à mal par les pleins pouvoirs ; tandis que le peuple continue à vouer ses espoirs et ses craintes, son amour ou sa haine à l'indéfectible image patriarcale. Ce besoin de voir le groupe incarné en un visage, dès lors sublimé.

Qui a le droit de gouverner seul ? Qui est assez évolué pour cela ? Comment, par l'observation des dérives de tels caractères exposés au regard de tous évoluer soi-même pour limiter les dégâts engendrés par sa propre inconscience sur son environnement direct ? Quelles priorités pour garantir la santé de l'Etat ? Quel équilibre des institutions, quelle discipline, jusqu'où la surveillance, la punition ? Est-il infiniment naïf d'espérer de chacun une prise graduelle de responsabilité pour vivre ensemble de manière plus sensée plutôt que de déléguer à quelques-uns une impossible tâche ?

Ces quelques questions parmi tant d'autres à la lecture de ces Vies qui, illusoirement prisonnières d'un passé révolu, parlent pour l'universalité du déséquilibre.

[Clémence]

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Suétone - Vie des douze Césars

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