Papercuts, le webzine qui tranche
Aux antipodes du monochrome et aux frontières de la métaphysique, l'œuvre de Pierre Soulage est actuellement à l'honneur au centre Pompidou.
Inclassable depuis ses débuts, Pierre Soulages, 83 ans, continue sa recherche picturale. "J'aime les étiquettes, ironisa-t-il un jour, car elle sont faites pour être déchirées". Reconnu plus tôt à l'étranger qu'en France, il figure parmi les plus grand peintres contemporains vivants.
Le choc électif dont parlait André Malraux, Pierre Soulages a eu la chance de le connaitre très tôt ; dès ses primes années, avec l'art roman (l'abbaye Sainte-Foy de Conques, dont il dessinera les 104 vitraux des décennies plus tard) et l'art pariétal. Archéologue en culottes courtes autant que peintre en herbe, le jeune Pierre n'aura cesse de gratter la terre rodézienne et de noircir les toiles de lin, tant et si bien qu'il finit par être admis aux Beaux-Arts de Paris, école qu'il quittera rapidement, jugeant les professeurs à leur propre valeur.
Dès lors, encouragé par Picabia et Fernand Léger, Pierre Soulages refuse à la peinture toute narration, tout subjectivisme possible. Influencé par le rigorisme des calligraphies zen et de l'art minimal, les premières œuvres qu'il propose au salon des Surindépendants (1947) attestent d'une volonté de travail sur la matière et la forme. Fabriquant lui-même ses pigments (il refuse d'utiliser la peinture « dentifrice » contenue dans les tubes commercialisés), il opte pour le brou de noix, la craie, ou le goudron. Mais l'intransigeance et le formalisme que dégagent ses toiles abstraites (ou ses plaques de verre ou de marbre) ne sauraient escamoter la sensibilité toute primitive, ni l'émotion que procure la redécouverte de ces pigments si peu communs en occident.
Peu à peu, Soulages se confronte à de nouvelles techniques : toiles beaucoup plus grandes et plus chargées, utilisation de l'huile, d'acrylique, et apparition de quelques couleurs derrière ce noir toujours omniprésent. Malgré cela (ou plutôt grâce à cela), Soulages se distingue toujours de l'abstraction française (rien à voir en effet avec les Kupka, Domela ou Herbin) autant que des maitres d'outre-Atlantique (rien à voir non plus avec les Pollock, qui lui aussi peint toile à plat, Rothko, ou de Kooning) dont pourtant il partage la recherche picturale.
Cette recherche picturale aboutira en 1979 à ce noir lumineux, baptisé par son auteur « outrenoir, comme étant au-delà du noir, comme outre-rhin ». Travaillant d'abord sur les contrastes violents entre le noir et le blanc, Soulages ne travaillera plus que sur ce noir-lumière, né de la réflexion de la lumière sur le jeu des différentes obscurités de la toile. Cette réflexion crée un espace entre la toile et le regardant, là où se situe précisément l'œuvre de Soulages, qui n'est plus sur le mur, mais devant.
Tour à tour monolithe hiératique et autoritaire diffusant sa propre lumière, ou polyptique rompant notre habitude d'un espace pictural bidimensionnel de l'espace, toutes les toiles de Soulages portent en elles la trace du geste du peintre sur la matière. Epaisse, quasi glaiseuse, cette lutte avec cette « tourbe » inscrit l'œuvre du maitre aussi bien dans le champ de la peinture, que de la sculpture… autant que dans une symbolique alchimiste... Je m'explique.
Dans l'imagerie populaire, un alchimiste serait pseudo savant, qui par des recherches plus ou moins chimiques tenterait de percer le secret de la transmutation des métaux vils en or. Cette image de l'alchimie, bien entendu réductrice, oublie de spécifier qu'elleest avant tout un processus symbolique. Quoi qu'il en soit, afin de transformer (symboliquement) le plomb en or, l'alchimiste fera passer cette matière première par trois stades : l'œuvre au noir (calcination), puis l'œuvre au blanc (lessivage), et enfin l'œuvre au rouge (sublimation), ultime stade avant l'obtention de la pierre philosophale. L'œuvre au noir est l'étape de purification de la matière, qu'il importe de débarrasser de ses scories. C'est de sa putréfaction qu'elle pourra renaitre et rayonner.
Ce travail d'extraction et de sublimation peut donc se retrouver dans l'œuvre de Pierre Soulages : de la tourbe primordiale émerge la lumière à force de travail sur la matière. Transmutation donc, d'une surface enduite d'un liquide noirâtre, en un espace projeté au devant de lui-même.
Comptez deux heures pour faire le tour des oeuvres, puis autant pour vous remettre de leur puissance.
Inclassable depuis ses débuts, Pierre Soulages, 83 ans, continue sa recherche picturale. "J'aime les étiquettes, ironisa-t-il un jour, car elle sont faites pour être déchirées". Reconnu plus tôt à l'étranger qu'en France, il figure parmi les plus grand peintres contemporains vivants.
Le choc électif dont parlait André Malraux, Pierre Soulages a eu la chance de le connaitre très tôt ; dès ses primes années, avec l'art roman (l'abbaye Sainte-Foy de Conques, dont il dessinera les 104 vitraux des décennies plus tard) et l'art pariétal. Archéologue en culottes courtes autant que peintre en herbe, le jeune Pierre n'aura cesse de gratter la terre rodézienne et de noircir les toiles de lin, tant et si bien qu'il finit par être admis aux Beaux-Arts de Paris, école qu'il quittera rapidement, jugeant les professeurs à leur propre valeur.
Dès lors, encouragé par Picabia et Fernand Léger, Pierre Soulages refuse à la peinture toute narration, tout subjectivisme possible. Influencé par le rigorisme des calligraphies zen et de l'art minimal, les premières œuvres qu'il propose au salon des Surindépendants (1947) attestent d'une volonté de travail sur la matière et la forme. Fabriquant lui-même ses pigments (il refuse d'utiliser la peinture « dentifrice » contenue dans les tubes commercialisés), il opte pour le brou de noix, la craie, ou le goudron. Mais l'intransigeance et le formalisme que dégagent ses toiles abstraites (ou ses plaques de verre ou de marbre) ne sauraient escamoter la sensibilité toute primitive, ni l'émotion que procure la redécouverte de ces pigments si peu communs en occident.
Peu à peu, Soulages se confronte à de nouvelles techniques : toiles beaucoup plus grandes et plus chargées, utilisation de l'huile, d'acrylique, et apparition de quelques couleurs derrière ce noir toujours omniprésent. Malgré cela (ou plutôt grâce à cela), Soulages se distingue toujours de l'abstraction française (rien à voir en effet avec les Kupka, Domela ou Herbin) autant que des maitres d'outre-Atlantique (rien à voir non plus avec les Pollock, qui lui aussi peint toile à plat, Rothko, ou de Kooning) dont pourtant il partage la recherche picturale.
Cette recherche picturale aboutira en 1979 à ce noir lumineux, baptisé par son auteur « outrenoir, comme étant au-delà du noir, comme outre-rhin ». Travaillant d'abord sur les contrastes violents entre le noir et le blanc, Soulages ne travaillera plus que sur ce noir-lumière, né de la réflexion de la lumière sur le jeu des différentes obscurités de la toile. Cette réflexion crée un espace entre la toile et le regardant, là où se situe précisément l'œuvre de Soulages, qui n'est plus sur le mur, mais devant.
Tour à tour monolithe hiératique et autoritaire diffusant sa propre lumière, ou polyptique rompant notre habitude d'un espace pictural bidimensionnel de l'espace, toutes les toiles de Soulages portent en elles la trace du geste du peintre sur la matière. Epaisse, quasi glaiseuse, cette lutte avec cette « tourbe » inscrit l'œuvre du maitre aussi bien dans le champ de la peinture, que de la sculpture… autant que dans une symbolique alchimiste... Je m'explique.
Dans l'imagerie populaire, un alchimiste serait pseudo savant, qui par des recherches plus ou moins chimiques tenterait de percer le secret de la transmutation des métaux vils en or. Cette image de l'alchimie, bien entendu réductrice, oublie de spécifier qu'elleest avant tout un processus symbolique. Quoi qu'il en soit, afin de transformer (symboliquement) le plomb en or, l'alchimiste fera passer cette matière première par trois stades : l'œuvre au noir (calcination), puis l'œuvre au blanc (lessivage), et enfin l'œuvre au rouge (sublimation), ultime stade avant l'obtention de la pierre philosophale. L'œuvre au noir est l'étape de purification de la matière, qu'il importe de débarrasser de ses scories. C'est de sa putréfaction qu'elle pourra renaitre et rayonner.
Ce travail d'extraction et de sublimation peut donc se retrouver dans l'œuvre de Pierre Soulages : de la tourbe primordiale émerge la lumière à force de travail sur la matière. Transmutation donc, d'une surface enduite d'un liquide noirâtre, en un espace projeté au devant de lui-même.
Comptez deux heures pour faire le tour des oeuvres, puis autant pour vous remettre de leur puissance.
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